Principe de Pollyanna

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Une fillette de onze ans attend une poupée. Le tonneau de dons envoyé par l’œuvre paroissiale ne contient qu’une paire de béquilles. Son père lui propose une drôle de consolation : se réjouir de ne pas en avoir besoin. La scène est tirée d’un roman de 1913. Le « jeu de la joie » y naît, et avec lui le nom que la psychologie donnera, bien plus tard, à une tendance très ordinaire de notre esprit.

Qu’est-ce que le principe de Pollyanna ?

Le principe de Pollyanna, ou biais de positivité, est notre tendance à remarquer, retenir et dire les choses agréables plus volontiers que les désagréables.

On parle aussi de pollyannaisme ou de biais de positivité.

Le mot possède deux sens. En anglais courant, « a Pollyanna » désigne quelqu’un d’agaçant de naïveté, qui refuse de voir les ennuis. Les psychologues parlent d’un penchant automatique, présent jusque chez les grincheux. Le collègue qui râle du matin au soir emploie malgré tout plus de mots positifs que négatifs.

Origine du terme « Pollyanna »

Le terme vient du roman d’Eleanor H. Porter, publié en 1913, et n’est entré dans le vocabulaire scientifique qu’en 1969. Le livre reste deux ans en tête des ventes américaines. Porter lui donne une suite en 1915, Pollyanna grandit, et la traduction française arrive en 1929 sous le titre Pollyanna ou le Jeu du contentement. En 1960, Disney porte l’histoire à l’écran, et Hayley Mills, quatorze ans, y gagne un Oscar de la jeunesse.

Jerry Boucher et Charles Osgood s’emparent du nom en 1969. Leur « hypothèse de Pollyanna » tient en une ligne : dans toutes les langues, les mots positifs seraient employés plus souvent et avec plus de variété que les mots négatifs.¹ Neuf ans plus tard, Margaret Matlin et David Stang en tirent un livre entier, nourri de dizaines d’expériences sur le langage, la mémoire et la pensée.²

On lit parfois que Porter se serait inspirée de leurs recherches. Difficile : elle est morte en 1920.

Le jeu de la joie, dans l’adaptation de 1960 – extrait du film Pollyanna (1960) où la fillette explique le « jeu de la joie »

Les observations de Matlin et Stang

Montrez à quelqu’un une série de mots, les uns plaisants, les autres menaçants : il reconnaîtra les premiers plus vite.

Matlin et Stang ont retrouvé cette préférence pour l’agréable à chaque étape qu’ils ont examinée, qu’il s’agisse de ce qu’on regarde, de ce qu’on identifie ou de ce dont on se souvient.

Les participants des études qu’ils compilent s’attardent sur les images plaisantes. Interrogés sur le nombre d’événements heureux qu’ils ont vécus, ils en annoncent plus qu’il n’y en a eu.²

Le délai joue aussi. Juste après un événement, le souvenir reste assez fidèle. Ensuite le tri commence, et il s’accentue à mesure que le temps passe.

Un biais inscrit dans le langage

Dans les dix langues analysées en 2015 par une équipe de l’université du Vermont, le vocabulaire courant penche du côté positif. Peter Dodds et ses coauteurs ont réuni 24 corpus : Twitter, Google Books, le New York Times, des sous-titres de films et de séries, des paroles de chansons. De chaque source, ils ont extrait les mots d’usage courant, environ 100 000 au total. Des locuteurs natifs les ont ensuite notés, ce qui représente près de cinq millions d’évaluations.³

Pas un corpus ne basculait du côté négatif. Twitter non plus, alors qu’on l’imagine volontiers en déversoir de colère. L’espagnol arrivait en tête, les livres en chinois fermaient la marche, et entre les deux se rangeaient l’anglais, le français, l’arabe, le coréen et le russe. L’intuition de Boucher et Osgood a tenu près d’un demi-siècle avant de trouver les moyens de calcul qui la confirment.

Une mémoire qui repeint le passé

En 1997, Terence Mitchell a suivi des cyclistes engagés dans une randonnée de trois semaines en Californie. Sur la route, ils notaient leurs déceptions sans se gêner : la pluie, les jambes lourdes, les chamailleries du groupe. Avant le départ comme au retour, pourtant, le voyage leur paraissait bien meilleur.

Mitchell a baptisé cet écart la « vue rose ».⁴ La mémoire garde les faits mais émousse vite leur charge négative, si bien que le passé semble plus doux qu’il ne l’a été. L’équipe de Richard Walker l’a mesuré en 2003 : l’émotion liée à un souvenir pénible s’estompe plus vite que celle d’un souvenir heureux.⁵

Daniel Kahneman distinguait le « moi qui vit l’expérience » du « moi qui s’en souvient », deux comptables qui ne tiennent pas les mêmes livres.⁶ Or c’est le second qui décide de la suite. On repart donc dans le même camping que l’an dernier, alors qu’on avait juré le contraire le troisième soir, sous une toile détrempée.

Le principe de Pollyanna se renforce avec l’âge

Le biais de positivité se renforce avec l’âge, dans l’attention comme dans la mémoire. En 2003, Susan Charles, Mara Mather et Laura Carstensen ont montré des images positives, négatives et neutres à des adultes de tous âges. Les participants âgés rappelaient nettement moins d’images négatives que les jeunes.⁷ Trois ans plus tard, un oculomètre a permis à Derek Isaacowitz de suivre leur regard, qui se détournait des visages tristes ou en colère.⁸

On a d’abord soupçonné un effet du déclin cognitif. Raté. L’effet apparaît surtout chez les personnes dont le contrôle attentionnel reste bon, comme si elles choisissaient où poser les yeux.⁹ Carstensen propose une explication par l’horizon temporel : quand le temps devant soi raccourcit, profiter et entretenir ses liens passe avant la collecte d’informations. Le grand-père nostalgique de ses vingt ans a peut-être eu une belle jeunesse. Il fait aussi, sans le savoir, ce tri tardif.

Des individus mieux jugés que les groupes

Nous jugeons une personne isolée plus favorablement que le groupe auquel elle appartient. David Sears a documenté ce « biais de positivité envers les personnes » en 1983.¹⁰ Les étudiants notent mieux leurs enseignants que les cours de ces mêmes enseignants. Chaque parlementaire américain recueille plus d’approbation que le Congrès pris en bloc.

Ce biais a une face moins aimable. Un préjugé envers un groupe survit sans mal à l’amitié d’un de ses membres, rangé une fois pour toutes dans la case « exception ».

Les limites du principe de Pollyanna

Le penchant pour l’agréable soutient le moral, mais il brouille l’évaluation des risques dès qu’il devient un réflexe.

Certains cliniciens parlent de « syndrome de Pollyanna » pour décrire le déni d’une difficulté réelle, un deuil ou un problème de santé par exemple.

Le terme est un peu injuste envers la fillette du roman, qui finit par pleurer comme tout le monde. Il désigne pourtant un vrai piège : un souci jamais nommé ne se règle pas.

Le biais de négativité complique le tableau. Roy Baumeister et ses coauteurs ont montré qu’à intensité égale, un coup dur pèse plus lourd qu’une bonne nouvelle sur nos émotions et nos jugements.¹¹ Les deux biais cohabitent sans se contredire. Le négatif frappe plus fort sur le moment, tandis que le positif gagne en fréquence, dans les mots qu’on emploie et dans ce qu’on garde en tête.

Tourné vers soi, le biais donne l’effet Lake Wobegon. En 1981, Ola Svenson a demandé à des étudiants américains d’évaluer leur habileté au volant : 93 % se plaçaient dans la moitié supérieure du groupe.¹² Ils ne pouvaient pas tous avoir raison.

Reste le cas de la dépression, plus embrouillé. William Dember et Larry Penwell ont comparé en 1980 des scores de dépression, une échelle de bonheur et deux mesures de pollyannaisme. Les personnes déprimées se disaient moins heureuses, sans surprise, mais leur penchant vers le positif ne différait pas.¹³ D’autres équipes décrivent au contraire un biais affaibli, voire inversé, chez les personnes anxieuses ou déprimées. Les deux constats cadrent mal ensemble, et personne ne les a encore vraiment réconciliés.

Références

  • ¹ Boucher, J., & Osgood, C. E. (1969). The Pollyanna hypothesis. Journal of Verbal Learning and Verbal Behavior, 8(1), 1-8.
  • ² Matlin, M. W., & Stang, D. J. (1978). The Pollyanna Principle: Selectivity in Language, Memory, and Thought. Schenkman.
  • ³ Dodds, P. S., Clark, E. M., Desu, S., Frank, M. R., Reagan, A. J., Williams, J. R., et al. (2015). Human language reveals a universal positivity bias. Proceedings of the National Academy of Sciences, 112(8), 2389-2394.
  • ⁴ Mitchell, T. R., Thompson, L., Peterson, E., & Cronk, R. (1997). Temporal adjustments in the evaluation of events: The « rosy view ». Journal of Experimental Social Psychology, 33(4), 421-448.
  • ⁵ Walker, W. R., Skowronski, J. J., & Thompson, C. P. (2003). Life is pleasant, and memory helps to keep it that way! Review of General Psychology, 7(2), 203-210.
  • ⁶ Kahneman, D. (2011). Thinking, Fast and Slow. Farrar, Straus and Giroux.
  • ⁷ Charles, S. T., Mather, M., & Carstensen, L. L. (2003). Aging and emotional memory: The forgettable nature of negative images for older adults. Journal of Experimental Psychology: General, 132(2), 310-324.
  • ⁸ Isaacowitz, D. M., Wadlinger, H. A., Goren, D., & Wilson, H. R. (2006). Selective preference in visual fixation away from negative images in old age? An eye-tracking study. Psychology and Aging, 21(1), 40-48.
  • ⁹ Reed, A. E., & Carstensen, L. L. (2012). The theory behind the age-related positivity effect. Frontiers in Psychology, 3, 339.
  • ¹⁰ Sears, D. O. (1983). The person-positivity bias. Journal of Personality and Social Psychology, 44(2), 233-250.
  • ¹¹ Baumeister, R. F., Bratslavsky, E., Finkenauer, C., & Vohs, K. D. (2001). Bad is stronger than good. Review of General Psychology, 5(4), 323-370.
  • ¹² Svenson, O. (1981). Are we all less risky and more skillful than our fellow drivers? Acta Psychologica, 47(2), 143-148.
  • ¹³ Dember, W. N., & Penwell, L. (1980). Happiness, depression, and the Pollyanna principle. Bulletin of the Psychonomic Society, 15(5), 321-323.
  • ¹⁴ Klein, G. (2007). Performing a project premortem. Harvard Business Review, 85(9), 18-19.
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