Biais cognitif : définition, origines et exemples

biais cognitifs biais psychologiques.com
Ajouter biais-psychologiques.com en tant que source préférée sur Google

Résumer ce contenu avec un assistant IA

−

Demandez à votre assistant IA préféré de vous résumer, détailler ou approfondir ce contenu.

ChatGPTClaudeGoogle AI ModePerplexityGrok

Un biais cognitif est une erreur de raisonnement systématique : une manière de traiter l’information qui s’écarte de la logique ou des probabilités, toujours dans le même sens, et en général sans que la personne s’en rende compte.

Tout tient dans le mot « systématique ». Une erreur commise au hasard part tantôt à gauche, tantôt à droite, et sur un grand nombre de cas les écarts s’annulent. Un biais pousse toujours du même côté. Mettez mille personnes devant la roue truquée : elles glissent toutes vers le chiffre affiché.

Le psychologue Jean-François Le Ny situait la déformation à deux moments, quand l’information entre dans le système cognitif (on retient certains faits et pas d’autres) et quand elle en sort (on choisit une réponse plutôt qu’une autre). Les biais touchent donc l’attention, la mémoire, le jugement et la prise de décision, le raisonnement logique, jusqu’à la façon dont on explique la conduite des autres. Ils frappent aussi les gens instruits et rapides (Kahneman lui-même reconnaissait y tomber après cinquante ans de recherche), ce qui est vexant mais bien documenté.

L’heuristique est le raccourci mental ; le biais est l’erreur prévisible que ce raccourci produit dans certaines situations. Les deux autres termes viennent de disciplines voisines.

NotionCe que désigne le termeDiscipline d’origineExemple
HeuristiqueRègle approximative qui permet de juger vitePsychologie cognitiveEstimer la fréquence d’un événement d’après les exemples qui viennent à l’esprit
Biais cognitifÉcart systématique produit par une heuristique, une émotion ou une motivationPsychologie cognitive et socialeSurestimer le risque de mourir en avion après un crash très médiatisé
Distorsion cognitivePensée déformée, souvent négative, qui entretient une souffrance psychiquePsychologie clinique« J’ai raté cet examen, je rate tout »
SophismeArgument dont la structure logique est fausseLogique et rhétorique« Le rouge est sorti dix fois, le noir va forcément tomber »

Les frontières restent poreuses. L’erreur du parieur de la dernière ligne devient un sophisme quand on l’énonce comme un argument, et reste un biais quand elle guide une mise sans qu’on y pense. Même chose pour les coûts irrécupérables.

Ils naissent des raccourcis que prend un cerveau pressé, dont l’attention et la mémoire ont des limites ; les émotions, l’amour-propre et la pression du groupe font le reste.

Kahneman, Tversky et l’article de 1974

L’idée que l’esprit humain n’a rien d’une calculatrice parfaite n’est pas neuve. Dans les années 1950, l’économiste Herbert Simon parlait déjà de « rationalité limitée » : on ne cherche pas la solution optimale, on s’arrête à la première qui convient. Il faut pourtant attendre le début des années 1970 pour que l’expression « biais cognitif » s’installe, avec les travaux de Tversky et Kahneman.

Leur article « Judgment under Uncertainty: Heuristics and Biases », paru dans la revue Science en septembre 1974, décrit trois heuristiques : la représentativité, la disponibilité et l’ancrage. Chacune fait gagner du temps et produit, dans certaines situations, des erreurs qu’on peut reproduire en laboratoire à volonté. Le texte a ouvert un champ de recherche entier, dont la finance comportementale. Kahneman a reçu le prix Nobel d’économie en 2002. Tversky, mort en 1996, n’a pas pu le partager : le prix n’est jamais décerné à titre posthume.

Le programme a eu ses contradicteurs. Le psychologue allemand Gerd Gigerenzer reproche à cette approche de juger l’esprit humain à l’aune d’une rationalité de manuel. Pour lui, beaucoup d’heuristiques donnent dans la vie réelle des résultats aussi bons que des calculs savants menés sur des données incomplètes. Le débat dure encore, et sur un point au moins Gigerenzer a raison : prendre un raccourci n’a rien de honteux.

Système 1 et système 2

En 2011, Kahneman ramasse quarante ans de recherche dans un livre traduit en français sous le titre « Système 1 / Système 2 : les deux vitesses de la pensée ». Le système 1 répond vite et sans effort, par association d’idées. Le système 2 calcule et vérifie, mais il coûte de l’énergie, et il est paresseux : tant que la réponse du système 1 paraît plausible, il la signe sans la relire.

Un petit problème le prend sur le fait. Une batte et une balle coûtent 1,10 € ensemble, et la batte coûte 1 € de plus que la balle. Combien coûte la balle ? La réponse qui jaillit est 10 centimes. Elle est fausse : avec une balle à 10 centimes, la batte coûterait 1,10 € et le total 1,20 €. Il fallait trouver 5 centimes. Dans les universités américaines où le test a été passé au début des années 2000, environ la moitié des étudiants se sont trompés.

Un héritage de l’évolution

Plusieurs chercheurs voient dans ces raccourcis une adaptation ancienne. Pour un chasseur-cueilleur, prendre une branche pour un serpent ne coûtait qu’une frayeur ; prendre un serpent pour une branche pouvait coûter la vie. Le biais de négativité, qui donne plus de poids aux mauvaises nouvelles qu’aux bonnes, trouve là une explication plausible. Le même réflexe sert beaucoup moins devant un graphique boursier ou un fil d’actualité, où les dangers sont abstraits et les données abondantes.

Pour s’orienter parmi les biais recensés, on peut les classer selon le problème qu’ils aident à résoudre : trop d’information, pas assez de sens, besoin d’agir vite et tri de ce qu’il faut retenir.

En 2016, l’auteur Buster Benson a repris les longues listes de biais publiées en ligne et les a regroupées selon ces quatre problèmes. Le designer John Manoogian III en a tiré une roue, le « Cognitive Bias Codex », diffusée sous licence libre. Notre version française classe près de 190 biais en 20 familles.

Le centre de la roue indique le nombre de biais. Autour, l’anneau porte les vingt familles : survolez-en une pour faire apparaître ses biais. Les noms marqués d’un point blanc ouvrent leur fiche détaillée. Sous la roue, la liste complète reprend le même classement, plus pratique sur téléphone.

Biais de disponibilitéBiais attentionnelEffet de répétitionEffet de simple expositionEffet de contexteOubli dépendant des indicesMémoire congruente à l'humeurIllusion de fréquencePhénomène Baader-MeinhofFossé d'empathieBiais d'omissionOubli de la fréquence de baseEffet de bizarrerieEffet d'humourEffet Von RestorffEffet de supériorité de l'imageEffet d'autoréférenceBiais de négativitéBiais d'ancrageConservatismeEffet de contrasteBiais de distinctionEffet de focalisationBiais de cadrageIllusion monétaireLoi de Weber-FechnerBiais de confirmationBiais de congruenceRationalisation post-achatBiais de soutien au choixPerception sélectiveEffet d'attente de l'observateurBiais de l'expérimentateurEffet observateurBiais d'attenteEffet autrucheValidation subjectiveEffet d'influence continueRéflexe de SemmelweisBiais d'angle mortCynisme naïfRéalisme naïfConfabulationIllusion des sériesNégligence de la taille d'échantillonNégligence des probabilitésSophisme anecdotiqueIllusion de validitéSophisme de l'homme masquéIllusion de récenceErreur du parieurIllusion de la main chaudeCorrélation illusoireParéidolieAnthropomorphismeErreur d'attribution de groupeErreur ultime d'attributionStéréotypesBiais d'essentialismeFixité fonctionnelleCompensation moraleCroyance en un monde justeSophisme du sophismeBiais d'autoritéBiais d'automatisationEffet de modeEffet placeboHomogénéité de l'exogroupeEffet de l'autre raceBiais pro-endogroupeEffet de haloEffet pom-pom girlEffet de positivitéSyndrome du non-inventé-iciDévaluation réactiveEffet de la route familièreComptabilité mentaleAppel à la probabilitéBiais de normalitéLoi de MurphyBiais de somme nulleBiais du survivantEffet de sous-additivitéEffet de dénominationNombre magique 7 ± 2Illusion de transparenceMalédiction du savoirEffet projecteurBiais des incitations extrinsèquesIllusion d'agentivité externeIllusion de perspicacité asymétriqueBiais de cohérenceBiais de retenueBiais de projectionBiais pro-innovationBiais du gain de tempsErreur de planificationBiais de pessimismeBiais d'impactDéclinismeChance moraleBiais de résultatBiais rétrospectifRétrospection roseEffet télescopiqueExcès de confianceBiais de désirabilité socialeEffet de la troisième personneEffet de faux consensusEffet difficile-facileEffet Lake WobegonEffet Dunning-KrugerBiais égocentriqueBiais d'optimismeEffet ForerEffet BarnumBiais d'auto-complaisanceBiais acteur-observateurIllusion de contrôleSupériorité illusoireErreur fondamentale d'attributionAttribution défensiveBiais d'attribution de traitsJustification de l'effortCompensation du risqueEffet PeltzmanActualisation hyperboliqueAppel à la nouveautéEffet de la victime identifiableBiais des coûts irrécupérablesEscalade irrationnelleEscalade d'engagementEffet de générationAversion à la perteEffet IKEABiais d'unitéBiais du risque zéroEffet de dispositionEffet de pseudo-certitudeEffet de difficulté de traitementEffet de dotationEffet retour de flammeJustification du systèmePsychologie inverséeRéactanceEffet leurreBiais de comparaison socialeBiais du statu quoEffet d'ambiguïtéBiais d'informationBiais de croyanceEffet rime-raisonEffet abri à vélosLoi de futilitéEffet DelmoreBiais de conjonctionRasoir d'OckhamEffet moins-c'est-mieuxMauvaise attribution mnésiqueConfusion de la sourceCryptomnésieFaux souvenirsSuggestibilitéEffet d'espacementAssociations implicitesStéréotypes implicitesBiais stéréotypiquePréjugéBiais de négativitéAtténuation de l'affectRègle du pic-finNivellement et accentuationEffet de désinformationNégligence de la duréeEffet de rappel sérielEffet de longueur de listeEffet de modalitéInhibition mnésiqueEffet d'indiçage partielEffet de primautéEffet de récenceEffet de position sérielleEffet de suffixeEffet de profondeur de traitementEffet TestingDistractionEffet du suivantMot sur le bout de la langueEffet GoogleAmorcé &répétéCe quiressortChangementConfirme noscroyancesDéfautsd'autruiHistoires &motifsStéréotypesLe familier,c'est mieuxChiffressimplifiésLire dansles penséesNousprojeterConfiancepour agirL'ici &maintenantFinir cequ'on acommencéAutonomie &statutSimple &completSouvenirsretouchésGénéralisationsÉléments clésSelon levécu188BIAISTropd'informationPas assezde sensBesoind'agir viteQue faut-ilretenir ?
● Survolez ou touchez la roue pour explorer · les biais marqués d’un point blanc ouvrent leur ficheAdapté du Cognitive Bias Codex (Buster Benson, John Manoogian III), licence CC BY-SA 4.0.
Voir les 188 biais classés par famille

Trop d'information

Amorcé & répété

Nous remarquons ce qui est déjà amorcé en mémoire ou souvent répété.

Ce qui ressort

Ce qui est bizarre, drôle, visuellement frappant ou anthropomorphe ressort davantage que ce qui ne l'est pas.

Changement

Nous remarquons quand quelque chose a changé.

Confirme nos croyances

Nous sommes attirés par les détails qui confirment nos croyances existantes.

  • Biais de confirmation
  • Biais de congruence
  • Rationalisation post-achat
  • Biais de soutien au choix
  • Perception sélective
  • Effet d'attente de l'observateur
  • Biais de l'expérimentateur
  • Effet observateur
  • Biais d'attente
  • Effet autruche
  • Validation subjective
  • Effet d'influence continue
  • Réflexe de Semmelweis

Défauts d'autrui

Nous remarquons plus facilement les défauts des autres que les nôtres.

Pas assez de sens

Histoires & motifs

Nous trouvons des histoires et des motifs même dans des données éparses.

Stéréotypes

Nous comblons les lacunes avec des stéréotypes, des généralités et des antécédents.

Le familier, c'est mieux

Nous imaginons les choses et les personnes qui nous sont familières ou chères comme meilleures.

  • Homogénéité de l'exogroupe
  • Effet de l'autre race
  • Biais pro-endogroupe
  • Effet de halo
  • Effet pom-pom girl
  • Effet de positivité
  • Syndrome du non-inventé-ici
  • Dévaluation réactive
  • Effet de la route familière

Chiffres simplifiés

Nous simplifions probabilités et chiffres pour qu'ils soient plus faciles à penser.

Lire dans les pensées

Nous croyons savoir ce que pensent les autres.

Nous projeter

Nous projetons notre état d'esprit et nos hypothèses actuels sur le passé et l'avenir.

Besoin d'agir vite

Confiance pour agir

Pour agir, nous devons être sûrs de pouvoir avoir un impact et sentir que ce que nous faisons compte.

L'ici & maintenant

Pour rester concentrés, nous privilégions ce qui est immédiat et proche de nous.

  • Actualisation hyperbolique
  • Appel à la nouveauté
  • Effet de la victime identifiable

Finir ce qu'on a commencé

Pour avancer, nous terminons ce dans quoi nous avons investi du temps et de l'énergie.

Autonomie & statut

Pour éviter les erreurs, nous préservons notre autonomie et notre statut, et évitons les décisions irréversibles.

Simple & complet

Nous préférons les options simples et l'information complète aux options complexes et ambiguës.

Que faut-il retenir ?

Souvenirs retouchés

Nous modifions et renforçons certains souvenirs après coup.

Généralisations

Nous écartons les détails pour former des généralités.

  • Associations implicites
  • Stéréotypes implicites
  • Biais stéréotypique
  • Préjugé
  • Biais de négativité
  • Atténuation de l'affect

Éléments clés

Nous réduisons événements et listes à leurs éléments clés.

Selon le vécu

Nous stockons les souvenirs différemment selon la façon dont nous les avons vécus.

Sur les centaines de biais décrits, une poignée revient sans cesse dans les achats, au travail et devant l’actualité. Les 11 suivants ont été reproduits de nombreuses fois en laboratoire, et on les croise toutes les semaines.

BiaisCe qui se passeExemple
Biais de confirmationOn cherche et on retient ce qui conforte ce qu’on pense déjàLire dix avis sur un appartement qu’on veut acheter et ne garder en tête que les trois enthousiastes
Biais d’ancrageLe premier chiffre entendu sert de référenceUn prix barré à 199 € rend un prix de 129 € raisonnable
Biais de disponibilitéOn juge la fréquence d’un événement d’après les exemples qui viennent vite à l’espritCraindre l’avion plus que la voiture la semaine qui suit un crash
Biais de représentativitéOn juge d’après la ressemblance à un stéréotype et on oublie les statistiquesSupposer qu’un homme timide et ordonné est bibliothécaire plutôt qu’agriculteur, alors qu’il y a bien plus d’agriculteurs
Effet de haloUne qualité visible colore le jugement sur toutes les autresPrêter plus de rigueur à un candidat bien habillé
Effet Dunning-KrugerLes moins compétents surestiment leur niveau ; les plus compétents le sous-estiment parfoisLe joueur d’échecs débutant persuadé de tenir tête à un joueur classé
Biais du survivantOn ne regarde que les cas qui ont passé un filtreConclure qu’arrêter ses études mène à la fortune en citant trois fondateurs célèbres
Coûts irrécupérablesOn persiste parce qu’on a déjà beaucoup investiRester jusqu’au bout d’un film ennuyeux parce que la place a coûté 14 €
Biais de cadrageLa formulation change la décision, à information égale« 90 % de survie » ou « 10 % de mortalité » : patients et médecins ne choisissent pas la même opération
Biais du statu quoOn préfère laisser les choses en l’étatGarder le même forfait téléphonique depuis huit ans sans comparer
Effet de faux consensusOn surestime le nombre de gens qui pensent comme soiÊtre certain que « tout le monde autour de moi » vote comme moi

Un prix barré, un stock « presque épuisé » : une page produit peut cumuler l’ancrage et l’effet de rareté en deux lignes, et le neuromarketing ne s’en prive pas.

Une réserve sur l’effet Dunning-Kruger, décrit par David Dunning et Justin Kruger en 1999 : des statisticiens estiment qu’une partie de la courbe tient à un artefact de mesure. Que les débutants se surestiment, personne ne le conteste ; l’ampleur de l’écart fait débat. Quant au fameux graphique avec son « pic de la stupidité », il ne figure nulle part dans l’article original.

Newsletter · biais-psychologiques.com

Recevez chaque semaine un biais cognitif expliqué simplement.

Gratuit, lisible en moins de 5 minutes.

Le biais de confirmation, partout à la fois

Le biais de confirmation consiste à tester ses idées en cherchant ce qui les confirme plutôt que ce qui pourrait les réfuter, et il agit aussi bien sur la recherche d’informations que sur leur mémorisation.

En 1960, le psychologue britannique Peter Cathcart Wason donne à des volontaires la suite 2-4-6 et leur demande de deviner la règle en proposant d’autres suites. La plupart imaginent « des nombres pairs qui augmentent de deux » et proposent 8-10-12, puis 20-22-24. Chaque essai est accepté, chacun se croit sûr de lui. La règle était simplement « trois nombres croissants ». Pour la trouver, il aurait suffi d’essayer 1-2-3, une suite qui contredit l’hypothèse. Presque personne ne le fait spontanément. Wason a conçu quelques années plus tard une seconde épreuve, avec quatre cartes à retourner, que vous pouvez passer sur notre test de Wason interactif.

Les fils d’actualité, qui montrent davantage de ce qu’on a déjà aimé, n’arrangent rien. À force, ils forment une chambre d’écho où l’on n’entend plus que des opinions proches de la sienne.

Les avions d’Abraham Wald

Le biais du survivant consiste à tirer des conclusions des seuls cas restés visibles, en oubliant ceux qu’un filtre a fait disparaître.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, le statisticien Abraham Wald travaille pour un groupe de recherche de l’université Columbia. On lui montre la répartition des impacts sur les bombardiers rentrés de mission : beaucoup de trous dans les ailes et le fuselage, peu autour des moteurs. L’état-major veut blinder là où les trous sont nombreux. Wald conseille l’inverse. Les avions touchés aux moteurs ne sont pas rentrés, et c’est leur absence qui renseigne. L’anecdote a été enjolivée au fil des récits, mais les rapports techniques de Wald, publiés en 1980, confirment le raisonnement.

En psychologie clinique, on parle plutôt de distorsions cognitives : des pensées automatiques déformées, souvent négatives, qui entretiennent l’anxiété, la dépression ou une mauvaise estime de soi.

Dans les années 1960, le psychiatre américain Aaron T. Beck remarque que ses patients déprimés interprètent les événements selon des schémas récurrents, qui maintiennent leurs croyances de fond même face à des faits contraires. Albert Ellis avait déjà décrit les « idées irrationnelles » qui s’expriment en obligations absolues. De leurs travaux sont nées les thérapies cognitives et comportementales, qui repèrent notamment :

  • la pensée dichotomique, tout ou rien (« si ce n’est pas parfait, c’est raté »),
  • la surgénéralisation, qui tire une règle d’un seul fait (« elle a refusé, personne ne voudra de moi »),
  • l’abstraction sélective, qui isole un détail négatif et oublie le reste de la soirée,
  • la disqualification du positif (« ils me complimentent par politesse »),
  • la lecture de pensée et l’erreur de voyance, qui prêtent des intentions aux autres et des certitudes à l’avenir,
  • le raisonnement émotionnel (« j’ai peur, donc c’est dangereux »),
  • les fausses obligations, ces « je dois » et « il faut » sans appel,
  • l’étiquetage (« je suis nul », « c’est un monstre »).

Tout le monde pense parfois ainsi. La difficulté commence quand ces filtres deviennent rigides. La restructuration cognitive les assouplit par un questionnement socratique : est-ce un fait ou une impression ? Quels éléments vont dans l’autre sens ? Qu’en dirait quelqu’un d’extérieur ? L’objectif reste modeste : redonner au patient du jeu entre plusieurs lectures possibles. Personne ne lui demande de devenir parfaitement rationnel ; personne ne l’est.

Partout où l’on tranche vite, sur peu d’informations vérifiables, avec de l’argent ou des carrières en jeu : l’embauche, l’investissement et la lecture de l’actualité sont trois terrains bien étudiés.

Dans le recrutement

Un recruteur lit un CV, repère une grande école, et la suite de l’entretien sert à confirmer cette première impression. La lecture elle-même est brève : une étude par suivi oculaire publiée en 2018 par le site d’emploi Ladders l’évaluait à 7,4 secondes en moyenne.

En si peu de temps, l’effet de halo, l’ancrage sur le premier document lu et le biais pro-endogroupe, qui fait préférer les candidats qui nous ressemblent, ont toute la place.

L’effet de corne joue dans l’autre sens : une faute d’orthographe dans la lettre de motivation, et tout le dossier paraît moins sérieux.

Les opérations de testing menées en France ont mesuré l’effet de ces raccourcis sur les rappels selon le nom, l’adresse ou l’âge. Or l’article 225-1 du Code pénal interdit toute distinction fondée sur l’origine, le sexe ou l’âge, entre autres critères, et l’article 225-2 punit une discrimination à l’embauche de trois ans d’emprisonnement et de 45 000 € d’amende.

Les parades sont connues et peu coûteuses : CV anonymisés pour la présélection, entretiens structurés où chaque candidat reçoit les mêmes questions, grille de notation remplie avant la discussion collective. Les méta-analyses sur la sélection du personnel montrent que l’entretien structuré prédit mieux la performance que l’entretien libre. La page consacrée aux biais cognitifs dans le recrutement détaille ces outils.

Dans l’argent et l’investissement

Kahneman et Tversky ont montré en 1979 qu’une perte pèse environ deux fois plus qu’un gain de même montant : c’est l’aversion à la perte. En 1990, avec Jack Knetsch et Richard Thaler, Kahneman distribue des mugs à la moitié d’une classe.

Les propriétaires demandent en moyenne deux fois plus pour les revendre que les autres ne sont prêts à payer pour les acheter. Avoir un mug depuis quelques minutes suffit à lui donner de la valeur : c’est l’effet de dotation.

Les investisseurs particuliers en paient le prix lorsqu’ils vendent trop tôt les titres qui montent et gardent trop longtemps ceux qui baissent, un travers parmi d’autres décrits dans notre dossier sur les biais cognitifs en finance.

Face à l’information et aux machines

Une affirmation répétée finit par paraître vraie, même quand on la savait douteuse au départ : l’effet de répétition fait le lit des fausses nouvelles.

Le biais d’automatisation, lui, pousse à suivre la machine contre l’évidence, comme ces conducteurs qui ont engagé leur voiture sur une route inondée parce que le GPS l’indiquait.

Les algorithmes ne sont pas à l’abri non plus. Un modèle entraîné sur des décisions humaines biaisées reproduit leurs biais, avec l’apparence de la neutralité en prime.

Newsletter · biais-psychologiques.com

Recevez chaque semaine un biais cognitif expliqué simplement.

Gratuit, lisible en moins de 5 minutes.

Pas complètement. On limite leurs dégâts en changeant la manière dont les décisions se préparent, bien plus qu’en comptant sur sa propre vigilance.

Connaître la liste des biais protège moins qu’on ne l’imagine. En 2002, la psychologue Emily Pronin a décrit le biais d’angle mort : les participants repèrent sans peine les biais chez les autres et s’en jugent eux-mêmes plutôt épargnés, y compris après avoir lu leur définition.

Le test de biais cognitifs permet de vérifier ce paradoxe sur soi.

Les méthodes qui marchent agissent donc sur la procédure :

  • fixer ses critères avant de voir les dossiers, les offres ou les devis,
  • chercher la fréquence de base avant de juger un cas particulier,
  • se demander ce qui prouverait qu’on a tort, puis aller le chercher,
  • organiser un « pre-mortem » : imaginer que le projet a échoué dans un an et lister pourquoi,
  • recueillir les avis par écrit et séparément, avant toute discussion de groupe,
  • laisser passer une nuit sur les décisions qui engagent de l’argent ou des personnes.

Aucune de ces habitudes ne rend objectif. Elles forcent le système 2 à relire ce que le système 1 a déjà décidé, et la plupart du temps, c’est déjà beaucoup.


Sources

  • Amos Tversky et Daniel Kahneman, « Judgment under Uncertainty: Heuristics and Biases », Science, vol. 185, 1974, p. 1124-1131,
  • Daniel Kahneman, Système 1 / Système 2 : les deux vitesses de la pensée, Flammarion, 2012,
  • Daniel Kahneman et Amos Tversky, « Prospect Theory: An Analysis of Decision under Risk », Econometrica, vol. 47, 1979,
  • Daniel Kahneman, Jack Knetsch et Richard Thaler, « Experimental Tests of the Endowment Effect and the Coase Theorem », Journal of Political Economy, vol. 98, 1990,
  • Peter C. Wason, « On the failure to eliminate hypotheses in a conceptual task », Quarterly Journal of Experimental Psychology, vol. 12, 1960,
  • Justin Kruger et David Dunning, « Unskilled and Unaware of It », Journal of Personality and Social Psychology, vol. 77, 1999,
  • Emily Pronin, Daniel Lin et Lee Ross, « The Bias Blind Spot: Perceptions of Bias in Self Versus Others », Personality and Social Psychology Bulletin, vol. 28, 2002,
  • Ladders, « Eye-Tracking Study », 2018,
  • Aaron T. Beck, Cognitive Therapy and the Emotional Disorders, International Universities Press, 1976,

Défiler vers le haut