Biais cognitif : définition, origines et exemples

Qu’est-ce qu’un biais cognitif ?
Un biais cognitif est une erreur de raisonnement systématique : une manière de traiter l’information qui s’écarte de la logique ou des probabilités, toujours dans le même sens, et en général sans que la personne s’en rende compte.
Tout tient dans le mot « systématique ». Une erreur commise au hasard part tantôt à gauche, tantôt à droite, et sur un grand nombre de cas les écarts s’annulent. Un biais pousse toujours du même côté. Mettez mille personnes devant la roue truquée : elles glissent toutes vers le chiffre affiché.
Le psychologue Jean-François Le Ny situait la déformation à deux moments, quand l’information entre dans le système cognitif (on retient certains faits et pas d’autres) et quand elle en sort (on choisit une réponse plutôt qu’une autre). Les biais touchent donc l’attention, la mémoire, le jugement et la prise de décision, le raisonnement logique, jusqu’à la façon dont on explique la conduite des autres. Ils frappent aussi les gens instruits et rapides (Kahneman lui-même reconnaissait y tomber après cinquante ans de recherche), ce qui est vexant mais bien documenté.
Biais, heuristique, distorsion, sophisme : ne pas tout mélanger
L’heuristique est le raccourci mental ; le biais est l’erreur prévisible que ce raccourci produit dans certaines situations. Les deux autres termes viennent de disciplines voisines.
| Notion | Ce que désigne le terme | Discipline d’origine | Exemple |
|---|---|---|---|
| Heuristique | Règle approximative qui permet de juger vite | Psychologie cognitive | Estimer la fréquence d’un événement d’après les exemples qui viennent à l’esprit |
| Biais cognitif | Écart systématique produit par une heuristique, une émotion ou une motivation | Psychologie cognitive et sociale | Surestimer le risque de mourir en avion après un crash très médiatisé |
| Distorsion cognitive | Pensée déformée, souvent négative, qui entretient une souffrance psychique | Psychologie clinique | « J’ai raté cet examen, je rate tout » |
| Sophisme | Argument dont la structure logique est fausse | Logique et rhétorique | « Le rouge est sorti dix fois, le noir va forcément tomber » |
Les frontières restent poreuses. L’erreur du parieur de la dernière ligne devient un sophisme quand on l’énonce comme un argument, et reste un biais quand elle guide une mise sans qu’on y pense. Même chose pour les coûts irrécupérables.
D’où viennent les biais cognitifs ?
Ils naissent des raccourcis que prend un cerveau pressé, dont l’attention et la mémoire ont des limites ; les émotions, l’amour-propre et la pression du groupe font le reste.
Kahneman, Tversky et l’article de 1974
L’idée que l’esprit humain n’a rien d’une calculatrice parfaite n’est pas neuve. Dans les années 1950, l’économiste Herbert Simon parlait déjà de « rationalité limitée » : on ne cherche pas la solution optimale, on s’arrête à la première qui convient. Il faut pourtant attendre le début des années 1970 pour que l’expression « biais cognitif » s’installe, avec les travaux de Tversky et Kahneman.
Leur article « Judgment under Uncertainty: Heuristics and Biases », paru dans la revue Science en septembre 1974, décrit trois heuristiques : la représentativité, la disponibilité et l’ancrage. Chacune fait gagner du temps et produit, dans certaines situations, des erreurs qu’on peut reproduire en laboratoire à volonté. Le texte a ouvert un champ de recherche entier, dont la finance comportementale. Kahneman a reçu le prix Nobel d’économie en 2002. Tversky, mort en 1996, n’a pas pu le partager : le prix n’est jamais décerné à titre posthume.
Le programme a eu ses contradicteurs. Le psychologue allemand Gerd Gigerenzer reproche à cette approche de juger l’esprit humain à l’aune d’une rationalité de manuel. Pour lui, beaucoup d’heuristiques donnent dans la vie réelle des résultats aussi bons que des calculs savants menés sur des données incomplètes. Le débat dure encore, et sur un point au moins Gigerenzer a raison : prendre un raccourci n’a rien de honteux.
Système 1 et système 2
En 2011, Kahneman ramasse quarante ans de recherche dans un livre traduit en français sous le titre « Système 1 / Système 2 : les deux vitesses de la pensée ». Le système 1 répond vite et sans effort, par association d’idées. Le système 2 calcule et vérifie, mais il coûte de l’énergie, et il est paresseux : tant que la réponse du système 1 paraît plausible, il la signe sans la relire.
Un petit problème le prend sur le fait. Une batte et une balle coûtent 1,10 € ensemble, et la batte coûte 1 € de plus que la balle. Combien coûte la balle ? La réponse qui jaillit est 10 centimes. Elle est fausse : avec une balle à 10 centimes, la batte coûterait 1,10 € et le total 1,20 €. Il fallait trouver 5 centimes. Dans les universités américaines où le test a été passé au début des années 2000, environ la moitié des étudiants se sont trompés.
Un héritage de l’évolution
Plusieurs chercheurs voient dans ces raccourcis une adaptation ancienne. Pour un chasseur-cueilleur, prendre une branche pour un serpent ne coûtait qu’une frayeur ; prendre un serpent pour une branche pouvait coûter la vie. Le biais de négativité, qui donne plus de poids aux mauvaises nouvelles qu’aux bonnes, trouve là une explication plausible. Le même réflexe sert beaucoup moins devant un graphique boursier ou un fil d’actualité, où les dangers sont abstraits et les données abondantes.
Le codex des biais cognitifs – Liste complète des 190 biais en quatre problèmes
Pour s’orienter parmi les biais recensés, on peut les classer selon le problème qu’ils aident à résoudre : trop d’information, pas assez de sens, besoin d’agir vite et tri de ce qu’il faut retenir.
En 2016, l’auteur Buster Benson a repris les longues listes de biais publiées en ligne et les a regroupées selon ces quatre problèmes. Le designer John Manoogian III en a tiré une roue, le « Cognitive Bias Codex », diffusée sous licence libre. Notre version française classe près de 190 biais en 20 familles.
Le centre de la roue indique le nombre de biais. Autour, l’anneau porte les vingt familles : survolez-en une pour faire apparaître ses biais. Les noms marqués d’un point blanc ouvrent leur fiche détaillée. Sous la roue, la liste complète reprend le même classement, plus pratique sur téléphone.
Voir les 188 biais classés par famille
Trop d'information
Amorcé & répété
Nous remarquons ce qui est déjà amorcé en mémoire ou souvent répété.
- Biais de disponibilité
- Biais attentionnel
- Effet de répétition
- Effet de simple exposition
- Effet de contexte
- Oubli dépendant des indices
- Mémoire congruente à l'humeur
- Illusion de fréquence
- Phénomène Baader-Meinhof
- Fossé d'empathie
- Biais d'omission
- Oubli de la fréquence de base
Ce qui ressort
Ce qui est bizarre, drôle, visuellement frappant ou anthropomorphe ressort davantage que ce qui ne l'est pas.
- Effet de bizarrerie
- Effet d'humour
- Effet Von Restorff
- Effet de supériorité de l'image
- Effet d'autoréférence
- Biais de négativité
Changement
Nous remarquons quand quelque chose a changé.
- Biais d'ancrage
- Conservatisme
- Effet de contraste
- Biais de distinction
- Effet de focalisation
- Biais de cadrage
- Illusion monétaire
- Loi de Weber-Fechner
Confirme nos croyances
Nous sommes attirés par les détails qui confirment nos croyances existantes.
- Biais de confirmation
- Biais de congruence
- Rationalisation post-achat
- Biais de soutien au choix
- Perception sélective
- Effet d'attente de l'observateur
- Biais de l'expérimentateur
- Effet observateur
- Biais d'attente
- Effet autruche
- Validation subjective
- Effet d'influence continue
- Réflexe de Semmelweis
Défauts d'autrui
Nous remarquons plus facilement les défauts des autres que les nôtres.
- Biais d'angle mort
- Cynisme naïf
- Réalisme naïf
Pas assez de sens
Histoires & motifs
Nous trouvons des histoires et des motifs même dans des données éparses.
- Confabulation
- Illusion des séries
- Négligence de la taille d'échantillon
- Négligence des probabilités
- Sophisme anecdotique
- Illusion de validité
- Sophisme de l'homme masqué
- Illusion de récence
- Erreur du parieur
- Illusion de la main chaude
- Corrélation illusoire
- Paréidolie
- Anthropomorphisme
Stéréotypes
Nous comblons les lacunes avec des stéréotypes, des généralités et des antécédents.
- Erreur d'attribution de groupe
- Erreur ultime d'attribution
- Stéréotypes
- Biais d'essentialisme
- Fixité fonctionnelle
- Compensation morale
- Croyance en un monde juste
- Sophisme du sophisme
- Biais d'autorité
- Biais d'automatisation
- Effet de mode
- Effet placebo
Le familier, c'est mieux
Nous imaginons les choses et les personnes qui nous sont familières ou chères comme meilleures.
- Homogénéité de l'exogroupe
- Effet de l'autre race
- Biais pro-endogroupe
- Effet de halo
- Effet pom-pom girl
- Effet de positivité
- Syndrome du non-inventé-ici
- Dévaluation réactive
- Effet de la route familière
Chiffres simplifiés
Nous simplifions probabilités et chiffres pour qu'ils soient plus faciles à penser.
- Comptabilité mentale
- Appel à la probabilité
- Biais de normalité
- Loi de Murphy
- Biais de somme nulle
- Biais du survivant
- Effet de sous-additivité
- Effet de dénomination
- Nombre magique 7 ± 2
Lire dans les pensées
Nous croyons savoir ce que pensent les autres.
- Illusion de transparence
- Malédiction du savoir
- Effet projecteur
- Biais des incitations extrinsèques
- Illusion d'agentivité externe
- Illusion de perspicacité asymétrique
Nous projeter
Nous projetons notre état d'esprit et nos hypothèses actuels sur le passé et l'avenir.
- Biais de cohérence
- Biais de retenue
- Biais de projection
- Biais pro-innovation
- Biais du gain de temps
- Erreur de planification
- Biais de pessimisme
- Biais d'impact
- Déclinisme
- Chance morale
- Biais de résultat
- Biais rétrospectif
- Rétrospection rose
- Effet télescopique
Besoin d'agir vite
Confiance pour agir
Pour agir, nous devons être sûrs de pouvoir avoir un impact et sentir que ce que nous faisons compte.
- Excès de confiance
- Biais de désirabilité sociale
- Effet de la troisième personne
- Effet de faux consensus
- Effet difficile-facile
- Effet Lake Wobegon
- Effet Dunning-Kruger
- Biais égocentrique
- Biais d'optimisme
- Effet Forer
- Effet Barnum
- Biais d'auto-complaisance
- Biais acteur-observateur
- Illusion de contrôle
- Supériorité illusoire
- Erreur fondamentale d'attribution
- Attribution défensive
- Biais d'attribution de traits
- Justification de l'effort
- Compensation du risque
- Effet Peltzman
L'ici & maintenant
Pour rester concentrés, nous privilégions ce qui est immédiat et proche de nous.
- Actualisation hyperbolique
- Appel à la nouveauté
- Effet de la victime identifiable
Finir ce qu'on a commencé
Pour avancer, nous terminons ce dans quoi nous avons investi du temps et de l'énergie.
- Biais des coûts irrécupérables
- Escalade irrationnelle
- Escalade d'engagement
- Effet de génération
- Aversion à la perte
- Effet IKEA
- Biais d'unité
- Biais du risque zéro
- Effet de disposition
- Effet de pseudo-certitude
- Effet de difficulté de traitement
- Effet de dotation
- Effet retour de flamme
Autonomie & statut
Pour éviter les erreurs, nous préservons notre autonomie et notre statut, et évitons les décisions irréversibles.
- Justification du système
- Psychologie inversée
- Réactance
- Effet leurre
- Biais de comparaison sociale
- Biais du statu quo
Simple & complet
Nous préférons les options simples et l'information complète aux options complexes et ambiguës.
- Effet d'ambiguïté
- Biais d'information
- Biais de croyance
- Effet rime-raison
- Effet abri à vélos
- Loi de futilité
- Effet Delmore
- Biais de conjonction
- Rasoir d'Ockham
- Effet moins-c'est-mieux
Que faut-il retenir ?
Souvenirs retouchés
Nous modifions et renforçons certains souvenirs après coup.
- Mauvaise attribution mnésique
- Confusion de la source
- Cryptomnésie
- Faux souvenirs
- Suggestibilité
- Effet d'espacement
Généralisations
Nous écartons les détails pour former des généralités.
- Associations implicites
- Stéréotypes implicites
- Biais stéréotypique
- Préjugé
- Biais de négativité
- Atténuation de l'affect
Éléments clés
Nous réduisons événements et listes à leurs éléments clés.
- Règle du pic-fin
- Nivellement et accentuation
- Effet de désinformation
- Négligence de la durée
- Effet de rappel sériel
- Effet de longueur de liste
- Effet de modalité
- Inhibition mnésique
- Effet d'indiçage partiel
- Effet de primauté
- Effet de récence
- Effet de position sérielle
- Effet de suffixe
Selon le vécu
Nous stockons les souvenirs différemment selon la façon dont nous les avons vécus.
- Effet de profondeur de traitement
- Effet Testing
- Distraction
- Effet du suivant
- Mot sur le bout de la langue
- Effet Google
11 biais cognitifs courants, avec un exemple pour chacun
Sur les centaines de biais décrits, une poignée revient sans cesse dans les achats, au travail et devant l’actualité. Les 11 suivants ont été reproduits de nombreuses fois en laboratoire, et on les croise toutes les semaines.
| Biais | Ce qui se passe | Exemple |
|---|---|---|
| Biais de confirmation | On cherche et on retient ce qui conforte ce qu’on pense déjà | Lire dix avis sur un appartement qu’on veut acheter et ne garder en tête que les trois enthousiastes |
| Biais d’ancrage | Le premier chiffre entendu sert de référence | Un prix barré à 199 € rend un prix de 129 € raisonnable |
| Biais de disponibilité | On juge la fréquence d’un événement d’après les exemples qui viennent vite à l’esprit | Craindre l’avion plus que la voiture la semaine qui suit un crash |
| Biais de représentativité | On juge d’après la ressemblance à un stéréotype et on oublie les statistiques | Supposer qu’un homme timide et ordonné est bibliothécaire plutôt qu’agriculteur, alors qu’il y a bien plus d’agriculteurs |
| Effet de halo | Une qualité visible colore le jugement sur toutes les autres | Prêter plus de rigueur à un candidat bien habillé |
| Effet Dunning-Kruger | Les moins compétents surestiment leur niveau ; les plus compétents le sous-estiment parfois | Le joueur d’échecs débutant persuadé de tenir tête à un joueur classé |
| Biais du survivant | On ne regarde que les cas qui ont passé un filtre | Conclure qu’arrêter ses études mène à la fortune en citant trois fondateurs célèbres |
| Coûts irrécupérables | On persiste parce qu’on a déjà beaucoup investi | Rester jusqu’au bout d’un film ennuyeux parce que la place a coûté 14 € |
| Biais de cadrage | La formulation change la décision, à information égale | « 90 % de survie » ou « 10 % de mortalité » : patients et médecins ne choisissent pas la même opération |
| Biais du statu quo | On préfère laisser les choses en l’état | Garder le même forfait téléphonique depuis huit ans sans comparer |
| Effet de faux consensus | On surestime le nombre de gens qui pensent comme soi | Être certain que « tout le monde autour de moi » vote comme moi |
Un prix barré, un stock « presque épuisé » : une page produit peut cumuler l’ancrage et l’effet de rareté en deux lignes, et le neuromarketing ne s’en prive pas.
Une réserve sur l’effet Dunning-Kruger, décrit par David Dunning et Justin Kruger en 1999 : des statisticiens estiment qu’une partie de la courbe tient à un artefact de mesure. Que les débutants se surestiment, personne ne le conteste ; l’ampleur de l’écart fait débat. Quant au fameux graphique avec son « pic de la stupidité », il ne figure nulle part dans l’article original.
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Le biais de confirmation, partout à la fois
Le biais de confirmation consiste à tester ses idées en cherchant ce qui les confirme plutôt que ce qui pourrait les réfuter, et il agit aussi bien sur la recherche d’informations que sur leur mémorisation.
En 1960, le psychologue britannique Peter Cathcart Wason donne à des volontaires la suite 2-4-6 et leur demande de deviner la règle en proposant d’autres suites. La plupart imaginent « des nombres pairs qui augmentent de deux » et proposent 8-10-12, puis 20-22-24. Chaque essai est accepté, chacun se croit sûr de lui. La règle était simplement « trois nombres croissants ». Pour la trouver, il aurait suffi d’essayer 1-2-3, une suite qui contredit l’hypothèse. Presque personne ne le fait spontanément. Wason a conçu quelques années plus tard une seconde épreuve, avec quatre cartes à retourner, que vous pouvez passer sur notre test de Wason interactif.
Les fils d’actualité, qui montrent davantage de ce qu’on a déjà aimé, n’arrangent rien. À force, ils forment une chambre d’écho où l’on n’entend plus que des opinions proches de la sienne.
Les avions d’Abraham Wald
Le biais du survivant consiste à tirer des conclusions des seuls cas restés visibles, en oubliant ceux qu’un filtre a fait disparaître.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, le statisticien Abraham Wald travaille pour un groupe de recherche de l’université Columbia. On lui montre la répartition des impacts sur les bombardiers rentrés de mission : beaucoup de trous dans les ailes et le fuselage, peu autour des moteurs. L’état-major veut blinder là où les trous sont nombreux. Wald conseille l’inverse. Les avions touchés aux moteurs ne sont pas rentrés, et c’est leur absence qui renseigne. L’anecdote a été enjolivée au fil des récits, mais les rapports techniques de Wald, publiés en 1980, confirment le raisonnement.
Biais cognitifs et distorsions cognitives en psychologie
En psychologie clinique, on parle plutôt de distorsions cognitives : des pensées automatiques déformées, souvent négatives, qui entretiennent l’anxiété, la dépression ou une mauvaise estime de soi.
Dans les années 1960, le psychiatre américain Aaron T. Beck remarque que ses patients déprimés interprètent les événements selon des schémas récurrents, qui maintiennent leurs croyances de fond même face à des faits contraires. Albert Ellis avait déjà décrit les « idées irrationnelles » qui s’expriment en obligations absolues. De leurs travaux sont nées les thérapies cognitives et comportementales, qui repèrent notamment :
- la pensée dichotomique, tout ou rien (« si ce n’est pas parfait, c’est raté »),
- la surgénéralisation, qui tire une règle d’un seul fait (« elle a refusé, personne ne voudra de moi »),
- l’abstraction sélective, qui isole un détail négatif et oublie le reste de la soirée,
- la disqualification du positif (« ils me complimentent par politesse »),
- la lecture de pensée et l’erreur de voyance, qui prêtent des intentions aux autres et des certitudes à l’avenir,
- le raisonnement émotionnel (« j’ai peur, donc c’est dangereux »),
- les fausses obligations, ces « je dois » et « il faut » sans appel,
- l’étiquetage (« je suis nul », « c’est un monstre »).
Tout le monde pense parfois ainsi. La difficulté commence quand ces filtres deviennent rigides. La restructuration cognitive les assouplit par un questionnement socratique : est-ce un fait ou une impression ? Quels éléments vont dans l’autre sens ? Qu’en dirait quelqu’un d’extérieur ? L’objectif reste modeste : redonner au patient du jeu entre plusieurs lectures possibles. Personne ne lui demande de devenir parfaitement rationnel ; personne ne l’est.
Recrutement, argent, information : là où les biais coûtent cher
Partout où l’on tranche vite, sur peu d’informations vérifiables, avec de l’argent ou des carrières en jeu : l’embauche, l’investissement et la lecture de l’actualité sont trois terrains bien étudiés.
Dans le recrutement
Un recruteur lit un CV, repère une grande école, et la suite de l’entretien sert à confirmer cette première impression. La lecture elle-même est brève : une étude par suivi oculaire publiée en 2018 par le site d’emploi Ladders l’évaluait à 7,4 secondes en moyenne.
En si peu de temps, l’effet de halo, l’ancrage sur le premier document lu et le biais pro-endogroupe, qui fait préférer les candidats qui nous ressemblent, ont toute la place.
L’effet de corne joue dans l’autre sens : une faute d’orthographe dans la lettre de motivation, et tout le dossier paraît moins sérieux.
Les opérations de testing menées en France ont mesuré l’effet de ces raccourcis sur les rappels selon le nom, l’adresse ou l’âge. Or l’article 225-1 du Code pénal interdit toute distinction fondée sur l’origine, le sexe ou l’âge, entre autres critères, et l’article 225-2 punit une discrimination à l’embauche de trois ans d’emprisonnement et de 45 000 € d’amende.
Les parades sont connues et peu coûteuses : CV anonymisés pour la présélection, entretiens structurés où chaque candidat reçoit les mêmes questions, grille de notation remplie avant la discussion collective. Les méta-analyses sur la sélection du personnel montrent que l’entretien structuré prédit mieux la performance que l’entretien libre. La page consacrée aux biais cognitifs dans le recrutement détaille ces outils.
Dans l’argent et l’investissement
Kahneman et Tversky ont montré en 1979 qu’une perte pèse environ deux fois plus qu’un gain de même montant : c’est l’aversion à la perte. En 1990, avec Jack Knetsch et Richard Thaler, Kahneman distribue des mugs à la moitié d’une classe.
Les propriétaires demandent en moyenne deux fois plus pour les revendre que les autres ne sont prêts à payer pour les acheter. Avoir un mug depuis quelques minutes suffit à lui donner de la valeur : c’est l’effet de dotation.
Les investisseurs particuliers en paient le prix lorsqu’ils vendent trop tôt les titres qui montent et gardent trop longtemps ceux qui baissent, un travers parmi d’autres décrits dans notre dossier sur les biais cognitifs en finance.
Face à l’information et aux machines
Une affirmation répétée finit par paraître vraie, même quand on la savait douteuse au départ : l’effet de répétition fait le lit des fausses nouvelles.
Le biais d’automatisation, lui, pousse à suivre la machine contre l’évidence, comme ces conducteurs qui ont engagé leur voiture sur une route inondée parce que le GPS l’indiquait.
Les algorithmes ne sont pas à l’abri non plus. Un modèle entraîné sur des décisions humaines biaisées reproduit leurs biais, avec l’apparence de la neutralité en prime.
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Peut-on se protéger des biais cognitifs ?
Pas complètement. On limite leurs dégâts en changeant la manière dont les décisions se préparent, bien plus qu’en comptant sur sa propre vigilance.
Connaître la liste des biais protège moins qu’on ne l’imagine. En 2002, la psychologue Emily Pronin a décrit le biais d’angle mort : les participants repèrent sans peine les biais chez les autres et s’en jugent eux-mêmes plutôt épargnés, y compris après avoir lu leur définition.
Le test de biais cognitifs permet de vérifier ce paradoxe sur soi.
Les méthodes qui marchent agissent donc sur la procédure :
- fixer ses critères avant de voir les dossiers, les offres ou les devis,
- chercher la fréquence de base avant de juger un cas particulier,
- se demander ce qui prouverait qu’on a tort, puis aller le chercher,
- organiser un « pre-mortem » : imaginer que le projet a échoué dans un an et lister pourquoi,
- recueillir les avis par écrit et séparément, avant toute discussion de groupe,
- laisser passer une nuit sur les décisions qui engagent de l’argent ou des personnes.
Aucune de ces habitudes ne rend objectif. Elles forcent le système 2 à relire ce que le système 1 a déjà décidé, et la plupart du temps, c’est déjà beaucoup.
Sources
- Amos Tversky et Daniel Kahneman, « Judgment under Uncertainty: Heuristics and Biases », Science, vol. 185, 1974, p. 1124-1131,
- Daniel Kahneman, Système 1 / Système 2 : les deux vitesses de la pensée, Flammarion, 2012,
- Daniel Kahneman et Amos Tversky, « Prospect Theory: An Analysis of Decision under Risk », Econometrica, vol. 47, 1979,
- Daniel Kahneman, Jack Knetsch et Richard Thaler, « Experimental Tests of the Endowment Effect and the Coase Theorem », Journal of Political Economy, vol. 98, 1990,
- Peter C. Wason, « On the failure to eliminate hypotheses in a conceptual task », Quarterly Journal of Experimental Psychology, vol. 12, 1960,
- Justin Kruger et David Dunning, « Unskilled and Unaware of It », Journal of Personality and Social Psychology, vol. 77, 1999,
- Emily Pronin, Daniel Lin et Lee Ross, « The Bias Blind Spot: Perceptions of Bias in Self Versus Others », Personality and Social Psychology Bulletin, vol. 28, 2002,
- Ladders, « Eye-Tracking Study », 2018,
- Aaron T. Beck, Cognitive Therapy and the Emotional Disorders, International Universities Press, 1976,





