Effet Einstellung

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Qu’est-ce que l’effet Einstellung ?

L’effet Einstellung est la tendance à s’en tenir à une solution connue et maîtrisée dès qu’un problème en réveille le souvenir, même quand une voie plus simple reste à portée.

Le mot allemand Einstellung (« attitude » en français) se traduit par réglage ou ajustement ; la psychologie l’a repris au sens d’attitude mentale.

Ni l’âge, ni le sexe, ni le quotient intellectuel, ni le niveau d’expertise n’y changent grand-chose.⁴ Le cerveau tourne par habitudes et préfère la réponse déjà rodée à l’effort d’en chercher une autre. Herbert Simon avait posé le principe sous le nom de rationalité limitée : faute de temps et de ressources, on retient une option assez bonne au lieu de les passer toutes en revue.²

Les cruches d’eau, l’expérience de Luchins (1942)

Abraham Luchins a mis l’effet en évidence en 1942 avec des problèmes de transvasement d’eau. Trois cruches de contenances différentes, un volume à obtenir, autant de remplissages et de vidages que voulu. Les premiers problèmes se résolvent tous par la même suite de gestes. Les participants la répètent, de plus en plus vite, et c’est là que le piège se referme.

Type de problèmeContenances des cruches (A, B, C)ObjectifMarche à suivre
Série d’entraînement21, 127, 3100 unitésremplir la grande, en retirer une fois la petite A et deux fois la petite C (127 − 21 − 3 − 3)
Problème piège23, 49, 320 unitésla formule apprise marche encore, mais remplir A puis en vider une fois dans C (23 − 3) suffit

La plupart des sujets gardent la formule longue et passent à côté du raccourci en deux gestes. Dernier tour : un problème que seule la voie courte résout, la vieille méthode ne marchant plus du tout. Beaucoup le déclarent insoluble.¹ Rien de spectaculaire dans le protocole, et c’est ce qui le rend parlant.

Le mécanisme, une attention captée par la première idée

Merim Bilalić, Peter McLeod et Fernand Gobet ont regardé ce qui se passe dans la tête de joueurs d’échecs en 2008. Une fois la solution familière trouvée, l’attention s’y verrouille et cesse d’explorer le reste du problème. Devant une position piégée, la seule présence d’une réponse connue faisait chuter le niveau de jeu de l’ordre de 600 points Elo, près de trois écarts-types, de quoi ramener un fort joueur au rang d’amateur.⁴ L’oculométrie a livré l’explication : même en affirmant chercher autre chose, les joueurs ramenaient leurs yeux vers les cases de la première idée.³

Heather Sheridan et Eyal Reingold ont affiné le tableau en 2013. Un coup évident dans un coin, une meilleure réponse ailleurs, et le suivi du regard montre que le piège ne se referme que si la solution familière paraît avantageuse. Quand elle semblait faible, novices comme experts décrochaient sans peine. Quand elle semblait bonne, les deux mordaient, et seuls ceux qui parvenaient à détacher peu à peu leur regard trouvaient l’option plus courte.⁵

Pourquoi la solution familière s’impose

Elle s’impose surtout par trois voies : on se croit expert, on redoute de changer, ou l’on recule devant l’effort. L’expertise d’abord. À force de maîtriser un répertoire, on lui accorde une confiance qui ferme la porte aux approches neuves ; l’expert dégaine l’outil qu’il connaît, illustration directe de la loi de l’instrument selon laquelle, un marteau en main, tout ressemble à un clou. Un regard extérieur, parfois celui d’un débutant, débloque alors ce sur quoi le spécialiste s’entête.

La peur, ensuite. Retoucher une méthode qui marche, c’est risquer de perdre ce qu’on a mis des années à bâtir. Les entreprises installées le savent. Evernote, pionnier de la prise de notes, a longtemps hésité à faire bouger son application de crainte de décevoir ses millions d’usagers, pendant que Notion ou Bear grignotaient son terrain.

Reste le coût. On connaît souvent une option plus efficace sans l’adopter, simplement parce que bouger demande du temps, de l’argent, ou une remise en cause que personne n’a envie d’engager.

Exemples de l’effet Eistellung

Effet Eistellung en médecine

Partout où l’on décide sous pression avec un savoir-faire rodé, la routine reprend la main. La médecine en offre un cas net. En 1847, à Vienne, Ignace Semmelweis impose le lavage des mains entre les autopsies et les accouchements ; la mortalité par fièvre puerpérale s’effondre dans son service. Présentés en 1850, ses résultats sont rejetés par ses confrères, trop attachés à leurs habitudes. Il faudra attendre les années 1870 pour que l’asepsie se généralise. Vingt ans durant, on a su quoi faire sans le faire.

Effet Eistellung en cybersécurité

Le même réflexe se lit dans la cybersécurité. Une enquête auprès de 2 000 analystes rapporte que 34 % des outils de sécurité sont achetés d’abord pour cocher des cases de conformité, et que les équipes ignorent près de 67 % des 4 484 alertes reçues chaque jour. On empile des murs autour du système pendant que les attaques les franchissent, faute d’oser réinterroger la stratégie de départ.

Effet Einstellung ou fixité fonctionnelle ?

Les deux relèvent de la fixation, mais ne bloquent pas sur le même objet. La fixité fonctionnelle, décrite par Karl Duncker en 1945, empêche de voir qu’un objet peut servir à autre chose que son usage ordinaire, une boîte d’allumettes qui devient un support pour une bougie.⁶

L’effet Einstellung fige la procédure : on ne voit plus qu’un problème puisse se résoudre autrement que par la méthode apprise.

La parenté des deux mécanismes place l’effet Einstellung au voisinage du biais de fixation et des autres blocages de la résolution de problèmes.

Comment réduire l’effet Einstellung

On ne le supprime pas ; on gagne surtout à s’accorder un délai avant de trancher et à forcer le regard hors de la première idée. Le champion Emanuel Lasker le disait à sa façon : devant un bon coup, attendre, et en chercher un meilleur. Quelques habitudes aident à desserrer la prise :

  • garder la première idée de côté au lieu de s’y arrêter, et continuer de fouiller,
  • soumettre le problème à un regard neuf, un profil différent, un débutant sans routine,
  • réfléchir à plusieurs, pour additionner des expériences qui ne se recoupent pas,
  • se donner d’avance des critères de décision et des moments réguliers de remise en question,
  • reformuler l’énoncé, pour couper court à la reconnaissance automatique de la vieille recette.

Aucune de ces habitudes ne rend lucide à coup sûr. Elles ménagent un intervalle, ce court moment où la réflexion peut reprendre le pas sur le réflexe.


Références

  1. Luchins, A. S. (1942). Mechanization in problem solving: The effect of Einstellung. Psychological Monographs, 54(6), i-95.
  2. Simon, H. A. (1955). A behavioral model of rational choice. The Quarterly Journal of Economics, 69(1), 99-118.
  3. Bilalić, M., McLeod, P., & Gobet, F. (2008). Why good thoughts block better ones: The mechanism of the pernicious Einstellung (set) effect. Cognition, 108(3), 652-661.
  4. Bilalić, M., McLeod, P., & Gobet, F. (2008). Inflexibility of experts, reality or myth? Quantifying the Einstellung effect in chess masters. Cognitive Psychology, 56(2), 73-102.
  5. Sheridan, H., & Reingold, E. M. (2013). The mechanisms and boundary conditions of the Einstellung effect in chess: Evidence from eye movements. PLoS ONE, 8(10), e75796.
  6. Duncker, K. (1945). On problem-solving. Psychological Monographs, 58(5), i-113.
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