Herbert Simon

Herbert Simon (1916-2001) est un chercheur américain dont les travaux ont traversé l’économie, la psychologie, les sciences politiques et l’informatique. Son concept de rationalité limitée propose une lecture du raisonnement humain qui s’écarte du modèle de l’agent parfaitement informé. En posant que nous décidons avec une information partielle et des capacités cognitives bornées, Simon a ouvert un terrain que l’étude des biais cognitifs explore depuis. Prix Nobel d’économie en 1978 et prix Turing en 1975, il compte parmi les fondateurs de l’économie comportementale et de l’intelligence artificielle.

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Herbert Alexander Simon naît le 15 juin 1916 à Milwaukee, dans le Wisconsin, et meurt le 9 février 2001 à Pittsburgh, en Pennsylvanie. Son oncle, qui étudie l’économie, l’initie tôt à l’idée que le comportement humain peut s’observer scientifiquement. Il entre en 1933 à l’université de Chicago, où il étudie les sciences sociales et les mathématiques, puis soutient en 1943 une thèse de science politique consacrée à la décision dans les organisations.

Après avoir dirigé un groupe de recherche à Berkeley et enseigné à l’Illinois Institute of Technology, il rejoint en 1949 le Carnegie Institute of Technology, devenu université Carnegie-Mellon. Il y reste plus de cinquante ans et participe à la création de l’un des premiers départements d’informatique au monde. Associé au plan Marshall en 1948, il conseille ensuite les présidents Johnson et Nixon sur les questions économiques.

RepèreDétail
Naissance15 juin 1916, Milwaukee (Wisconsin)
Décès9 février 2001, Pittsburgh (Pennsylvanie)
FormationUniversité de Chicago, doctorat de science politique (1943)
InstitutionUniversité Carnegie-Mellon (1949-2001)
Champséconomie, psychologie cognitive, sciences politiques, informatique
Distinctionsprix Turing (1975), prix Nobel d’économie (1978), National Medal of Science (1986)

La rationalité limitée décrit la façon dont un individu décide lorsqu’il ne possède ni toute l’information, ni le temps, ni les ressources mentales pour examiner chaque option.¹ La théorie néoclassique suppose un agent qui dispose de l’ensemble des données et choisit toujours la solution qui maximise son utilité. En observant les pratiques réelles des entreprises, Simon constate l’écart entre ce postulat et la manière dont les décisions se prennent.

Trois limites pèsent sur le décideur :

  • ses capacités cognitives restent bornées,
  • le temps de la décision est compté,
  • l’information disponible demeure partielle et coûteuse à réunir.

L’incertitude, pour Simon, ne tient pas seulement au monde extérieur : elle se loge aussi dans l’esprit de celui qui décide, faute de pouvoir tout traiter.

Du modèle de l’homo œconomicus à la satisfaction

Face à ces limites, le décideur ne recherche pas la solution optimale mais s’arrête à la première option qu’il juge satisfaisante, un comportement que Simon nomme satisficing, mot-valise formé sur satisfy et suffice.² Un consommateur qui choisit un produit, un étudiant qui sélectionne une école ou un dirigeant qui arbitre une stratégie ne comparent pas toutes les possibilités. Ils retiennent une option acceptable au regard des contraintes du moment.

La distinction entre viser le meilleur résultat et se contenter d’un choix suffisant prolonge directement les analyses du paradoxe du choix, où la multiplication des options ralentit la décision au lieu de la faciliter. Simon ne renonce pas à la rationalité : il en redéfinit les contours pour qu’elle reflète le comportement observé.

Rationalité procédurale et heuristiques

Simon oppose la rationalité procédurale, attentive à la manière dont l’individu construit son choix, à la rationalité substantielle qui ne juge que le résultat obtenu. Étudier la décision revient alors à examiner la procédure suivie, les repères et les raccourcis mobilisés, plutôt que la seule conformité à un optimum théorique. À ce titre, Simon est considéré comme l’un des pères des heuristiques, ces méthodes qui mènent à des solutions acceptables avec peu de calcul.⁴

Ses travaux ont nourri l’économie comportementale développée plus tard par Daniel Kahneman et Amos Tversky, qui ont documenté les écarts entre le jugement intuitif et les normes statistiques.⁶ Plusieurs de ces raccourcis, comme le biais de disponibilité, montrent comment l’esprit substitue une question simple à une question complexe.

Pour Simon, les limites de la rationalité individuelle rendent les organisations nécessaires : règles, routines et hiérarchies aident le décideur à s’approcher d’un choix raisonnable.³ Dès son ouvrage de 1947, Administrative Behavior, il pose que l’individu rationnel est un individu organisé. Le fractionnement de la décision entre plusieurs agents limite le risque d’erreur et facilite sa correction.

La cohérence des décisions au sein d’un groupe repose sur deux ressorts : l’autorité, qui guide l’action par un système de sanctions et de récompenses, et la loyauté, par laquelle l’individu intègre les objectifs de l’organisation. L’administration, écrit Simon, doit concevoir un environnement qui rapproche chacun d’une décision raisonnable au regard des fins poursuivies.

Convaincu que la résolution de problèmes pouvait être simulée, Simon conçoit avec Allen Newell des programmes capables de reproduire un raisonnement : le Logic Theorist en 1956, puis le General Problem Solver en 1957. Il voit dans l’ordinateur un moyen de modéliser les processus déjà à l’œuvre dans l’esprit : analyser des données, repérer des régularités, les stocker en mémoire et les réutiliser pour décider.

Ses expériences l’amènent à relier intelligence humaine et intelligence artificielle au traitement et au stockage de l’information. L’intuition elle-même y trouve une explication : la réutilisation de situations déjà rencontrées pour répondre à des cas nouveaux. En 1975, Simon et Newell reçoivent le prix Turing pour ces apports à l’intelligence artificielle et à la psychologie de la cognition.

Simon reçoit le prix Turing en 1975 avec Allen Newell, puis le prix Nobel d’économie en 1978 pour ses recherches sur la prise de décision dans les organisations.⁵ S’y ajoutent la National Medal of Science en 1986 et plusieurs distinctions de l’American Psychological Association. Rares sont les chercheurs récompensés à la fois en économie, en psychologie et en informatique.

Sa lecture de la rationalité reste un repère pour la théorie de la décision, les sciences cognitives et l’économie comportementale. En reliant psychologie et économie, Simon a fourni un cadre où les biais cognitifs ne sont plus des anomalies marginales, mais des conséquences attendues d’un esprit qui décide sous contrainte.

AnnéeŒuvreApport
1947Administrative Behaviorla décision dans les organisations
1955A Behavioral Model of Rational Choiceformalisation de la rationalité limitée
1956Rational Choice and the Structure of the Environmentintroduction du satisficing
1969The Sciences of the Artificialmodélisation de l’esprit et systèmes artificiels
1972Human Problem Solving (avec A. Newell)théorie du traitement de l’information
  1. Tversky, A., & Kahneman, D. (1974). Judgment under Uncertainty: Heuristics and Biases. Science, 185(4157), 1124-1131.
  2. Simon, H. A. (1955). A Behavioral Model of Rational Choice. The Quarterly Journal of Economics, 69(1), 99-118.
  3. Simon, H. A. (1956). Rational Choice and the Structure of the Environment. Psychological Review, 63(2), 129-138.
  4. Simon, H. A. (1947). Administrative Behavior: A Study of Decision-Making Processes in Administrative Organization. Macmillan, New York.
  5. Newell, A., & Simon, H. A. (1972). Human Problem Solving. Prentice-Hall, Englewood Cliffs.
  6. Simon, H. A. (1978). Rational Decision-Making in Business Organizations. Conférence Nobel ; American Economic Review, 69(4), 493-513.
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