Biais de confirmation

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Qu’est-ce que le biais de confirmation ?

Le terme a été forgé par le psychologue britannique Peter Cathcart Wason au début des années 1960¹, à partir de travaux sur la façon dont nous testons nos hypothèses.

En 1998, le psychologue Raymond Nickerson a rassemblé ces observations dans une synthèse qui décrit le phénomène comme présent dans de nombreux contextes, de la médecine à la justice².

Des constats voisins avaient été formulés bien avant : Francis Bacon notait en 1620 que l’esprit, une fois une opinion adoptée, plie le reste des faits pour la soutenir. La formalisation expérimentale, elle, appartient au XXᵉ siècle.

Comment mesure-t-on le biais de confirmation ?

Deux tâches expérimentales servent à mesurer le biais de confirmation : la découverte d’une règle à partir de la suite 2-4-6 et la sélection de quatre cartes, toutes deux conçues par Wason.

Dans la tâche 2-4-6, les participants apprennent que la suite 2-4-6 respecte une règle cachée, puis proposent d’autres suites pour la deviner. La plupart s’en tiennent à des séries qui valident leur première intuition, des nombres pairs croissants, sans tester de suite susceptible de la démentir. La règle attendue tenait pourtant à une consigne plus large, une suite croissante, que seule une tentative de réfutation permettait de mettre au jour¹.

La tâche de sélection présente quatre cartes portant un chiffre sur une face et une couleur sur l’autre. Face à une règle du type « si une carte affiche un nombre pair, alors sa face opposée est rouge », les participants choisissent les cartes à retourner pour la vérifier. Beaucoup retournent la carte qui confirme la règle et négligent celle qui pourrait l’infirmer, ce qui laisse l’énoncé non testé³.

Le point commun des deux tâches tient à la préférence pour la vérification plutôt que pour la réfutation, au cœur de la définition du biais.

Comment se manifeste le biais de confirmation ?

Le biais de confirmation agit à trois niveaux successifs : la manière dont nous cherchons l’information, celle dont nous l’interprétons et celle dont nous la mémorisons.

NiveauCe qui se passeIllustration
Recherche orientéeOn formule des questions et des requêtes qui appellent une réponse allant dans notre sensTaper dans un moteur une requête déjà tournée vers la conclusion attendue
Interprétation partialeUne même donnée, ambiguë, est lue comme un appui à notre positionJuger solide une étude qui nous conforte, fragile une étude qui nous dérange
Mémoire sélectiveLes faits compatibles avec nos attentes se rappellent plus facilementSe souvenir des prédictions vérifiées et oublier les prédictions démenties

La recherche orientée renvoie à ce que les chercheurs Joshua Klayman et Young-Won Ha ont décrit comme une stratégie de test positif⁴ : nous vérifions une hypothèse en cherchant les cas censés la confirmer, rarement ceux qui pourraient l’invalider.

L’interprétation partiale a été mise en évidence par une étude de l’université Stanford, menée en 1979 sur la peine de mort⁵. Deux groupes aux opinions opposées lisaient les mêmes travaux, en réalité fictifs. Chacun jugeait convaincantes les données qui appuyaient sa position et douteuses celles qui la contredisaient. Après lecture, les deux camps repartaient plus convaincus qu’avant.

La mémoire sélective complète le tableau. Les informations accordées à nos attentes se retiennent mieux que les autres⁶, ce qui renforce peu à peu des convictions parfois mal fondées.

4 exemples biais de confirmation communs

1. Sur Internet et les réseaux sociaux, algorithmes de recommandation

Les algorithmes de recommandation renforcent le biais en présentant surtout des contenus proches de ceux déjà consultés.

Deux personnes qui tapent la même requête dans un moteur de recherche n’obtiennent pas les mêmes résultats : l’historique de navigation oriente chaque page vers ce que l’utilisateur a l’habitude d’approuver.

Eli Pariser a nommé bulle de filtre cet enfermement progressif⁸. Le tri se prolonge dans les fils d’actualité, où l’on suit surtout des comptes accordés à ses vues, jusqu’à croire que tout le monde pense pareil. Le mécanisme alimente les chambres d’écho et facilite la circulation de fausses informations.

2. Dans la vie professionnelle, les recrutements

Une première impression oriente la lecture de toutes les données qui suivent.

Un responsable qui a fixé par avance le profil recherché peut ne retenir d’un entretien que les signaux confirmant son intuition, et écarter un candidat pourtant solide sur d’autres critères. En réunion, la même mécanique se joue : celui qui tient à son idée collecte les arguments qui l’appuient et minimise les objections, au risque de laisser passer une option plus pertinente. La décision paraît réfléchie alors qu’elle repose sur un tri partiel.

3. Le biais de confirmation en couple

Convaincu d’un trait chez l’autre, on n’en perçoit plus que les confirmations.

Une personne persuadée que son partenaire est désordonné remarquera les affaires laissées de côté et passera sur les moments où il range. Le même filtre agit à partir d’une première impression, positive ou négative : les gestes suivants sont interprétés pour cadrer avec le jugement initial. Les malentendus s’installent, chacun lisant dans le comportement de l’autre la preuve de ce qu’il attendait.

4. Après un achat ou face à une inquiétude de santé

La recherche d’informations rassurantes vise à réduire le doute plutôt qu’à établir les faits.

Après une dépense élevée, l’acheteur consulte les avis positifs et laisse de côté les critiques, pour apaiser la gêne laissée par sa décision, un ressort proche de la dissonance cognitive. Le même réflexe touche la santé : une personne inquiète d’une maladie multiplie les lectures qui nourrissent sa crainte, au lieu de peser les sources contradictoires. Dans les deux cas, l’information retenue conforte une position déjà prise.

Pourquoi cherchons-nous à confirmer nos idées ?

Confirmer une croyance demande moins d’effort que la remettre en question : le cerveau suit la voie de la moindre résistance.

Face au volume d’informations traité chaque jour, l’esprit s’appuie sur des raccourcis, les heuristiques, pour décider vite. Évaluer une donnée nouvelle, surtout complexe, coûte du temps et de l’attention. Retenir ce qui cadre avec nos acquis revient bien moins cher. Daniel Kahneman décrivait cette propension du cerveau à trancher trop tôt⁷, quitte à négliger les indices gênants.

Une seconde raison tient au confort psychologique. Reconnaître qu’une conviction est fausse crée une gêne, la dissonance cognitive, que l’esprit cherche à éviter. Nos idées se mêlent souvent à notre identité : les contredire revient alors à se remettre soi-même en cause. D’où une exigence de preuve asymétrique, faible pour ce qui nous plaît, élevée pour ce qui nous dérange.

Quelles conséquences sur le jugement ?

En filtrant les informations contradictoires, le biais de confirmation entretient l’excès de confiance, la polarisation des opinions et la persistance de croyances déjà démenties.

Lorsque des personnes aux vues opposées interprètent les mêmes faits de manière orientée, leurs positions s’écartent au lieu de se rapprocher. Le désaccord se durcit. Confrontés à une réfutation, certains renforcent même leur conviction initiale, un effet de retour de flamme documenté par Brendan Nyhan et Jason Reifler⁹.

Les répercussions dépassent le cadre individuel :

  • En finance, un investisseur peut ignorer les signaux d’une stratégie perdante.
  • En médecine, un diagnostic posé trop tôt oriente la lecture des symptômes suivants.
  • Dans la recherche, l’évaluation des travaux se montre parfois plus indulgente envers les résultats conformes aux attentes.

Le sociologue Gérald Bronner relie d’ailleurs la recherche orientée d’informations à la circulation des rumeurs et des théories du complot¹⁰.

En quoi le biais de confirmation se distingue-t-il des biais voisins ?

Le biais de confirmation recoupe plusieurs mécanismes de pensée proches sans se confondre avec eux.

Le biais de croyance porte sur la tendance à accepter un raisonnement selon la plausibilité de sa conclusion, indépendamment de sa validité logique.

Le raisonnement motivé, décrit par la psychologue Ziva Kunda¹¹, désigne l’orientation d’un raisonnement par un but ou un désir.

La corrélation illusoire consiste à percevoir un lien entre deux événements qui n’en ont pas.

Le biais de confirmation les relie : il alimente le biais de croyance quand la conclusion nous arrange, sert le raisonnement motivé en triant les preuves utiles au but visé, et nourrit la corrélation illusoire en retenant surtout les coïncidences conformes à une attente.

Comment limiter le biais de confirmation ?

Une parade bien documentée consiste à chercher activement ce qui pourrait invalider notre hypothèse, au lieu de ne collecter que ce qui la confirme.

La méthode s’inspire de la démarche scientifique : une idée gagne en solidité quand elle résiste à des tentatives sérieuses de réfutation. Quelques habitudes réduisent la prise du biais :

  • formuler l’hypothèse inverse et se demander quelles preuves la rendraient valable,
  • varier ses sources et confronter des points de vue opposés,
  • s’accorder un délai avant de trancher une décision engageante,
  • solliciter la contradiction d’un tiers plutôt que l’approbation,
  • noter ses décisions et leurs motifs pour relire ses raisonnements a posteriori.

Références scientifiques et littéraires :

  • ¹ Wason, P. C. (1960). On the failure to eliminate hypotheses in a conceptual task. Quarterly Journal of Experimental Psychology, 12(3), 129-140.
  • ² Nickerson, R. S. (1998). Confirmation bias: A ubiquitous phenomenon in many guises. Review of General Psychology, 2(2), 175-220.
  • ³ Wason, P. C. (1968). Reasoning about a rule. Quarterly Journal of Experimental Psychology, 20(3), 273-281.
  • ⁴ Klayman, J., & Ha, Y.-W. (1987). Confirmation, disconfirmation, and information in hypothesis testing. Psychological Review, 94(2), 211-228.
  • ⁵ Lord, C. G., Ross, L., & Lepper, M. R. (1979). Biased assimilation and attitude polarization. Journal of Personality and Social Psychology, 37(11), 2098-2109.
  • ⁶ Frost, P., et al. (2015). The influence of confirmation bias on memory and source monitoring. The Journal of General Psychology, 142(4), 238-252.
  • ⁷ Kahneman, D. (2011). Thinking, Fast and Slow. Farrar, Straus and Giroux.
  • ⁸ Pariser, E. (2011). The Filter Bubble: What the Internet Is Hiding from You. Penguin Press.
  • ⁹ Nyhan, B., & Reifler, J. (2010). When corrections fail: The persistence of political misperceptions. Political Behavior, 32(2), 303-330.
  • ¹⁰ Bronner, G. (2013). La Démocratie des crédules. Presses universitaires de France.
  • ¹¹ Kunda, Z. (1990). The case for motivated reasoning. Psychological Bulletin, 108(3), 480-498.
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