Cryptomnésie

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Qu’est-ce que la cryptomnésie ?

La cryptomnésie désigne un phénomène de mémoire implicite dans lequel une information apprise ressurgit à l’esprit sans que son origine soit reconnue.

La personne se souvient du contenu (un mot, une mélodie, une idée) mais perd le souvenir du contexte dans lequel elle l’a rencontré1. Elle en vient alors à considérer cette pensée comme une production personnelle.

Ce mécanisme repose sur une dissociation entre deux formes de mémoire : la mémoire de contenu, qui retient l’information elle-même, et la mémoire source, qui retient les circonstances de son acquisition2. Lorsque le lien entre les deux s’affaiblit, l’idée continue d’exister dans l’esprit, détachée de son point de départ. Ce mécanisme relève des biais mnésiques, la famille de biais qui regroupe l’ensemble des distorsions liées au stockage et au rappel des souvenirs.

Le thésaurus de psychologie cognitive Loterre définit la cryptomnésie comme une erreur d’attribution de la source, qui se manifeste lorsqu’un contenu (mot, idée, chanson, solution à un problème) est perçu comme original alors qu’il a été généré antérieurement, par soi-même ou par autrui3.

Origine et histoire du concept de cryptomnésie

Le terme a été proposé par le psychologue suisse Théodore Flournoy en 1900, à partir de l’observation d’une patiente médium, Hélène Smith. Celle-ci produisait en état de transe des récits en langues inconnues et des souvenirs de vies antérieures. Flournoy a démontré que ces productions reposaient sur des informations que la patiente avait déjà rencontrées, sans en garder le souvenir conscient de la source4.

Carl Gustav Jung, qui a collaboré avec Flournoy, a repris ce concept pour l’appliquer à la création artistique et à sa réflexion sur l’inconscient collectif. Il y voit une émergence involontaire d’éléments mémorisés, réinterprétés comme des productions nouvelles.

Dans les années 1980 et 1990, des psychologues cognitifs (Marsh, Landau, Hicks) ont reproduit le phénomène en laboratoire : des participants reformulaient des mots ou des idées entendus plus tôt en les présentant comme des inventions personnelles5.

Ces travaux ont confirmé l’absence d’intention frauduleuse dans la majorité des cas observés.

Cryptomnésie et biais de familiarité : la différence de mécanisme

Les deux phénomènes partagent une racine commune, l’oubli de la source, mais n’agissent pas sur le même jugement. L’effet de simple exposition pousse à juger une information plus fiable simplement parce qu’elle semble familière (« je l’ai déjà entendue, donc c’est vrai »). La cryptomnésie agit sur le jugement d’auteur (« j’y pense, donc je l’ai inventée »).

Dans la cryptomnésie, l’information s’intègre au flux de pensée personnelle au point d’être vécue comme une création interne, alors que l’effet de simple exposition influence surtout la perception de véracité d’un énoncé déjà connu.

Exemples de cryptomnésie

ContexteManifestation
ÉcritureUn auteur reprend, sans s’en rendre compte, une intrigue lue dans un roman en pensant l’avoir imaginée
Recherche scientifiqueUn chercheur reformule une hypothèse déjà publiée, convaincu de l’avoir élaborée seul
Réunion professionnelleUn collaborateur propose une idée entendue plus tôt dans l’échange, en étant persuadé de l’avoir eue spontanément
MusiqueUn compositeur produit une mélodie proche d’un morceau déjà entendu, sans conscience de la ressemblance
Conversation couranteUne personne raconte une anecdote entendue ailleurs comme si elle lui appartenait

Cryptomnésie et plagiat involontaire

La cryptomnésie soulève une question de distinction entre fraude et défaillance mémorielle. Lorsqu’un texte ou une œuvre reprend un contenu préexistant sans mention de la source, le résultat peut ressembler à un plagiat, alors qu’il s’agit parfois d’un oubli du contexte d’acquisition plutôt que d’une volonté de copier6.

Cette distinction ne dispense pas de vigilance. Un créateur régulièrement exposé à un grand nombre de contenus (lecture, réseaux sociaux, veille professionnelle) présente un risque plus élevé de reproduire une idée sans en identifier l’origine, du fait d’un traitement passif de l’information.

Comment limiter les effets de la cryptomnésie

Quelques pratiques réduisent le risque d’attribution erronée d’une idée :

  • Noter systématiquement la source au moment de la découverte d’une idée, plutôt que de se fier à un rappel ultérieur
  • Vérifier une idée jugée originale auprès d’une recherche documentaire avant publication
  • Espacer les phases de veille et de création pour limiter la confusion entre mémoire de contenu et mémoire de contexte
  • Solliciter un regard extérieur, capable de repérer une ressemblance avec un contenu existant.

Les travaux d’Elizabeth Loftus sur la reconstruction des souvenirs et les faux souvenirs éclairent ce mécanisme : la mémoire n’enregistre pas les événements comme un fichier figé, elle les recompose à chaque rappel, ce qui favorise ce type de confusion7.


Références scientifiques

  1. Brédart, S., Lampinen, J., & Defeldre, A.-C. (2003). Phenomenal characteristics of cryptomnesia. Memory, 11(1), 1-11.
  2. McCarroll, C. J., & Sant’Anna, A. (2023). Cryptomnesia: A three-factor account. Synthese, 201(1), 1-24.
  3. Loterre / CogMemo, thésaurus de psychologie cognitive de la mémoire humaine, entrée « cryptomnésie ».
  4. Flournoy, T. (1900). Des Indes à la planète Mars : étude sur un cas de somnambulisme avec glossolalie.
  5. Brown, A. S., & Murphy, D. R. (1989). Cryptomnesia: Delineating inadvertent plagiarism. Journal of Experimental Psychology: Learning, Memory, and Cognition, 15(3), 432-442.
  6. Gingerich, A. C., & Sullivan, M. C. (2013). Claiming hidden memories as one’s own: A review of inadvertent plagiarism. Journal of Cognitive Psychology, 25(8), 903-916.
  7. Taylor, F. K. (1965). Cryptomnesia and plagiarism. British Journal of Psychiatry, 111, 1111-1118.
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