Elizabeth Loftus
Elizabeth Loftus est une psychologue cognitiviste américaine née en 1944, spécialiste de la mémoire humaine. Ses recherches portent sur la déformation d’un souvenir après l’événement vécu et sur la possibilité d’implanter le souvenir d’un épisode qui n’a jamais eu lieu. Elle figure au 58e rang du classement des psychologues du XXe siècle établi par la Review of General Psychology, première femme de cette liste⁶.

Informations biographiques :
Date de naissance : 16 octobre 1944, Los Angeles (Bel Air, Californie).
Date de décès : –
Nationalité : Américaine.
Professions : psychologue cognitiviste, spécialiste de la mémoire humaine et de la psychologie judiciaire, professeure d’université.
Formation : Université de Californie à Los Angeles (UCLA), Université Stanford.
Institution : Université de Californie à Irvine (auparavant Université de Washington).
Distinctions : Membre de l’Académie nationale des sciences (2004), prix John Maddox (2016)
Théories/Concepts clés :
Effet de désinformation (misinformation effect),
Faux souvenirs (false memories),
Technique « perdu dans un centre commercial » (lost in the mall),
Paradigme de désinformation post-événementielle,
Malléabilité de la mémoire,
Mémoire reconstructive,
Fiabilité du témoignage oculaire,
Biais mnésique.
Qui est Elizabeth Loftus ?
Elizabeth Loftus a fondé l’étude expérimentale du témoignage oculaire et de l’effet de désinformation, un champ qui relie la psychologie de la mémoire au fonctionnement de la justice.
Née Elizabeth Fishman le 16 octobre 1944 à Los Angeles, elle grandit dans le quartier de Bel Air. Son père est médecin, sa mère bibliothécaire.
Après une licence de mathématiques et de psychologie obtenue à l’université de Californie à Los Angeles en 1966, elle rejoint Stanford, où elle décroche un master en 1967 puis un doctorat en 1970, toujours à la croisée des mathématiques et de la psychologie⁵.
De la mémoire sémantique au monde réel
Au début des années 1970, Loftus délaisse l’étude de la mémoire sémantique pour examiner la façon dont le souvenir se reconstruit dans des situations proches de la vie courante.
Ses premiers travaux, menés avec Jonathan Freedman, mesurent la vitesse à laquelle une personne récupère un concept stocké en mémoire à long terme, par exemple nommer un oiseau de petite taille⁵.
Le sujet la lasse vite. Installée à l’université de Washington en 1973, elle cherche un terrain de recherche relié à des questions sociales.
Sa curiosité ancienne pour les affaires criminelles l’oriente alors vers le témoignage et la fiabilité du souvenir⁵.
L’effet de désinformation
L’effet de désinformation désigne la transformation d’un souvenir lorsqu’une information trompeuse est introduite après l’événement d’origine.
En 1974, avec John Palmer, Loftus montre à des étudiants des films d’accidents de la route, puis leur demande d’estimer la vitesse des véhicules. La formulation de la question varie selon les groupes : seul le verbe employé change, de « se toucher » à « se percuter ». La vitesse rapportée suit le verbe entendu¹.
| Verbe employé dans la question | Vitesse moyenne estimée |
|---|---|
| Percutées (smashed) | 40,8 mph |
| Entrées en collision (collided) | 39,3 mph |
| Cognées (bumped) | 38,1 mph |
| Heurtées (hit) | 34,0 mph |
| Touchées (contacted) | 31,8 mph |
Une semaine plus tard, les participants reviennent. Le groupe exposé au verbe « percutées » déclare deux fois plus souvent avoir vu du verre brisé sur la chaussée, alors que le film n’en montrait aucun¹. La perception de la scène, puis le souvenir lui-même, se trouvent modifiés par un seul mot. Les résultats ont nourri la psychologie du témoignage et les recommandations adressées aux enquêteurs sur la conduite des interrogatoires². Le phénomène appartient à la famille des biais mnésiques, ces déformations qui touchent l’enregistrement et le rappel des souvenirs.
Les faux souvenirs et l’expérience « perdu dans un centre commercial »
Loftus a établi qu’il est possible d’implanter le souvenir détaillé d’un épisode d’enfance qui ne s’est jamais produit.
Au début des années 1990, confrontée à des procès reposant sur des « souvenirs retrouvés » en thérapie, elle conçoit un protocole pour tester l’implantation de faux souvenirs. Un proche du participant aide les chercheurs à réunir trois récits d’enfance authentiques, auxquels s’ajoute un quatrième, fabriqué : l’enfant se serait perdu dans un centre commercial avant d’être secouru par un inconnu bienveillant³.
Au fil de deux entretiens, une partie des sujets adopte ce récit et l’enrichit de détails sensoriels. Dans la première étude, environ un quart des participants se l’approprient, tandis que la majorité résiste à la suggestion³.
Des variantes ont suivi. En présentant des scénarios impossibles, comme une rencontre avec Bugs Bunny à Disneyland, personnage qui n’appartient pas à cet univers, l’équipe écarte l’hypothèse d’un souvenir réel exhumé par hasard⁵.
Loftus étend ensuite la méthode à l’alimentation : convaincre une personne qu’un aliment l’a rendue malade pendant l’enfance réduit son envie d’en consommer, jusqu’à 40 % des sujets adoptant la fausse croyance visant la glace à la fraise⁴. La reconstruction du souvenir rapproche ces observations du biais rétrospectif, qui modifie notre lecture du passé à la lumière du présent.
Le témoignage oculaire devant les tribunaux
Forte de ses résultats, Loftus est intervenue comme témoin experte sur la fiabilité de la mémoire dans plusieurs centaines de procès.
Un article publié en 1974 dans une revue grand public, où elle analyse des témoignages contradictoires entendus lors d’un procès pour meurtre, attire l’attention des avocats⁵.
En juin 1975, elle livre dans l’État de Washington la première déposition d’experte portant sur l’identification d’un suspect par un témoin oculaire⁵.
Elle a depuis témoigné ou conseillé dans plus de 300 dossiers, dont des affaires très médiatisées⁵.
Son rôle pour la défense dans certains procès a nourri une partie des objections adressées à son travail.
Les « guerres de la mémoire »
Les recherches de Loftus sur les souvenirs retrouvés ont alimenté un long débat scientifique, parfois nommé « guerres de la mémoire ».
Loftus conteste la notion de refoulement, selon laquelle un traumatisme serait stocké intact puis remonterait des années plus tard. Elle pointe l’absence de preuve neurologique d’un tel mécanisme et met en garde contre les techniques thérapeutiques suggestives⁸. D’autres chercheurs, comme Jennifer Freyd ou Bessel van der Kolk, défendent l’existence de cas documentés d’oubli puis de rappel d’événements traumatiques. Les manuels diagnostiques actuels retiennent la notion d’amnésie dissociative plutôt que celle de refoulement.
Le débat porte aussi sur la méthode. Des critiques relèvent que le jugement sur le caractère faux d’un souvenir revient à l’expérimentateur et non au sujet, et que se perdre dans un centre commercial ne se compare pas à un abus subi dans l’enfance. Loftus a répondu à ces objections et rappelé que ses protocoles ont été reproduits⁷. La controverse a pris une tournure personnelle avec l’affaire Jane Doe, puis le procès Taus contre Loftus, au terme duquel l’essentiel des accusations a été écarté⁷.
Distinctions et reconnaissance
Les contributions de Loftus à la psychologie de la mémoire lui ont valu de nombreuses reconnaissances académiques.
Parmi ses distinctions :
- 2004, élection à l’Académie nationale des sciences des États-Unis,
- 2005, prix Grawemeyer de psychologie,
- 2016, prix John Maddox, qui distingue les scientifiques défendant leurs travaux face à l’hostilité.
En 2002, la Review of General Psychology la place au 58e rang de son classement des psychologues du XXe siècle, première femme à y figurer⁶. Pour prolonger la lecture, vous pouvez consulter les autres chercheurs à l’origine des biais cognitifs recensés sur le site.
En vidéo : conférence TED d’Elizabeth Loftus, How reliable is your memory?
Références
- ¹ Loftus, E. F. & Palmer, J. C. (1974). Reconstruction of automobile destruction: an example of the interaction between language and memory. Journal of Verbal Learning and Verbal Behavior, 13, 585-589.
- ² Loftus, E. F. (1975). Leading questions and the eyewitness report. Cognitive Psychology, 7, 560-572.
- ³ Loftus, E. F. & Pickrell, J. E. (1995). The formation of false memories. Psychiatric Annals, 25, 720-725.
- ⁴ Bernstein, D. M., Laney, C., Morris, E. K. & Loftus, E. F. (2005). False beliefs about fattening foods can have healthy consequences. Proceedings of the National Academy of Sciences, 102, 13724-13731.
- ⁵ Zagorski, N. (2005). Profile of Elizabeth F. Loftus. Proceedings of the National Academy of Sciences, 102, 13721-13723.
- ⁶ Haggbloom, S. J. et al. (2002). The 100 most eminent psychologists of the 20th century. Review of General Psychology, 6(2), 139-152.
- ⁷ Loftus, E. F. & Guyer, M. J. (2002). Who abused Jane Doe? The hazards of the single case history. Skeptical Inquirer, 26(3-4).
- ⁸ Loftus, E. F. (1993). The reality of repressed memories. American Psychologist, 48, 518-537.
