Biais des coûts irrécupérables (sunk cost fallacy)

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Un projet qui s’enlise, une relation épuisante que l’on ne quitte pas, un abonnement inutilisé que l’on continue de payer : le biais des coûts irrécupérables décrit la tendance à poursuivre une action en raison de ce qu’on y a déjà investi, indépendamment de ce qu’elle rapporte réellement.

Pour un agent parfaitement rationnel, ces coûts passés ne devraient exercer aucune influence sur les choix futurs. En pratique, ils pèsent lourd.

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Définition du biais des coût irrécupérable

Le biais des coûts irrécupérables est la tendance à laisser les ressources déjà dépensées (argent, temps, énergie, émotions) influencer nos décisions présentes, alors même que ces ressources sont définitivement perdues et ne peuvent plus être récupérées, quel que soit notre choix futur.

Il peut s’agir d’une somme investie dans un projet, de mois passés sur une formation ou d’années consacrées à une carrière. La distinction avec les coûts futurs est au cœur de la rationalité économique : seuls les coûts et bénéfices à venir devraient guider la décision. Or, face à un choix difficile, l’investissement passé s’invite dans le raisonnement et fausse l’évaluation.

Origines et premiers travaux

Le terme sunk cost fallacy a été formalisé par l’économiste comportemental Richard Thaler¹, qui observait que les individus ont davantage tendance à utiliser un bien ou un service lorsqu’ils ont payé davantage pour l’obtenir.

Les psychologues Hal Arkes et Catherine Blumer ont ensuite élargi cette notion dans une série d’expériences publiées en 1985². Dans l’une d’elles, des participants devaient choisir entre deux séjours de ski réservés par erreur le même week-end : l’un pour 100 dollars dans le Michigan, l’autre pour 50 dollars dans le Wisconsin. On leur avait indiqué qu’ils apprécieraient davantage le second. Malgré cela, 54 % ont choisi le séjour le plus coûteux, celui dans lequel ils avaient investi davantage, même s’il promettait moins de plaisir.

Une seconde expérience portait sur des abonnés à un théâtre ayant payé des tarifs différents pour leur billet saisonnier. Les personnes ayant acquitté le plein tarif assistaient en moyenne à davantage de spectacles que celles ayant bénéficié d’une réduction². L’investissement financier initial pesait directement sur les comportements ultérieurs.

Daniel Kahneman et Amos Tversky ont, pour leur part, contribué à éclairer les mécanismes sous-jacents à travers leurs travaux sur la théorie des perspectives (prospect theory)³, qui montrent que les pertes sont psychologiquement ressenties avec une intensité bien supérieure aux gains de même valeur.

Exemples du biais des coûts irrécupérables

DomaineMécanisme du biais des coûts irrécupérablesIllustration concrète
Économie / grands projets publicsUn projet déficitaire est poursuivi parce qu’on a déjà investi trop d’argent pour « abandonner maintenant », alors que rationnellement seuls les coûts futurs devraient compter.Le Concorde, poursuivi par la France et le Royaume-Uni malgré une rentabilité impossible. On parle d’ailleurs de « Concorde fallacy ».
Finance personnelleUn investisseur garde une action en chute libre parce qu’il « ne veut pas vendre à perte », au lieu d’évaluer ses perspectives futures.Comportement classique des particuliers, étudié par Shefrin et Statman (1985) sous le nom de « disposition effect ».
Stratégie militaireUn État poursuit une guerre coûteuse pour « honorer les soldats tombés », ce qui prolonge le conflit et accroît encore les pertes.Escalade américaine au Vietnam, théorisée par Barry Staw sous le terme d' »escalation of commitment » (1976).
Relations amoureusesOn reste dans une relation malheureuse parce qu’on a « investi dix ans » ensemble, plutôt que de se demander si on serait plus heureux ailleurs.Schéma classique en thérapie de couple, particulièrement après des mariages longs.
Carrière professionnelleOn reste dans un métier qui ne plaît plus parce qu’on a fait de longues études ou cumulé de l’ancienneté.Très documenté chez les médecins, avocats ou ingénieurs en reconversion tardive.
ÉtudesUn étudiant termine un cursus qui ne lui correspond pas par crainte que les années passées soient « perdues ».Particulièrement vrai en filières sélectives (médecine, classes préparatoires).
Jeu et parisLe joueur continue de miser pour « se refaire » après une série de pertes, alors que chaque mise nouvelle est statistiquement indépendante.Pilier psychologique de l’addiction aux jeux d’argent.
RestaurationOn finit un plat trop copieux ou mauvais parce qu’on l’a payé, au prix d’un inconfort digestif.Étude de Arkes et Blumer (1985) sur les abonnements de théâtre, transposable au repas.
Cinéma et lectureOn termine un film ou un livre qu’on n’aime pas pour ne pas « avoir perdu » le temps déjà passé, alors qu’on ne fait qu’en perdre davantage.Exemple typique utilisé en cours d’introduction à l’économie comportementale.
ImmobilierUn propriétaire refuse de vendre sous le prix d’achat, même si le marché a durablement baissé, et conserve un bien qui se déprécie.Massif lors des retournements de marché (Japon post-1990, certaines villes américaines post-2008).
Sport professionnelUn club aligne systématiquement un joueur acheté très cher, même s’il est moins performant qu’un remplaçant, pour « rentabiliser » le transfert.Étudié par Staw et Hoang (1995) sur la NBA : les joueurs draftés haut jouent plus longtemps, indépendamment de leurs performances.
Politiques publiquesUn programme inefficace est prolongé parce que l’arrêter reviendrait à reconnaître l’échec des sommes déjà engagées.Nombreux grands projets numériques d’État (par exemple Louvois en France, le dossier médical partagé pendant des années).
Technologie d’entrepriseUne organisation maintient un logiciel obsolète parce qu’elle a « investi des millions » dans son développement, au prix de coûts de maintenance croissants.Très fréquent dans les banques avec les systèmes en COBOL.
Santé et traitementsUn patient poursuit un traitement long et coûteux sans bénéfice clair, parce qu’il y a déjà « tant investi » en temps, argent ou effets secondaires.Observé dans certains parcours de PMA ou de médecines alternatives.
EnchèresLes participants surenchérissent au-delà de la valeur réelle d’un bien pour ne pas « perdre » leurs mises précédentes.Expérience du « dollar auction » de Martin Shubik (1971), où un billet d’un dollar peut se vendre bien plus cher.
Recherche scientifiqueUn chercheur s’acharne sur une hypothèse ou une méthode parce qu’il y a consacré des années, retardant le pivot vers des pistes plus prometteuses.Discuté dans la sociologie des sciences (Kuhn, Lakatos) à propos des programmes de recherche « dégénératifs ».
Start-up et entrepreneuriatLes fondateurs persistent sur un produit que le marché ne veut pas, parce qu’ils ont déjà levé des fonds et embauché. Pivoter semble être un aveu d’échec.Très documenté dans les analyses post-mortem de start-ups (CB Insights).
Construction et travauxUn chantier mal engagé est poursuivi malgré des dépassements massifs, parce que renoncer signifierait « perdre » ce qui a été bâti.EPR de Flamanville, ligne ferroviaire HS2 au Royaume-Uni.
Vie quotidienne / abonnementsOn conserve un abonnement (salle de sport, streaming) qu’on n’utilise plus parce qu’on a payé l’année, au lieu de résilier pour s’épargner les mois suivants.Comportement banal, levier marketing des abonnements annuels.

Les mécanismes psychologiques à l’œuvre

L’aversion à la perte est le facteur le plus documenté. Abandonner un projet dans lequel on a investi équivaut, dans notre représentation mentale, à perdre les ressources engagées. La douleur psychologique associée à cette perte est environ deux fois plus intense que le plaisir procuré par un gain de même valeur³, ce qui pousse à continuer bien au-delà de ce que justifie la situation.

Le cadrage de la situation joue également un rôle. Abandonner est spontanément perçu comme un échec, même lorsque cette décision est objectivement plus rationnelle. Persévérer, à l’inverse, se présente comme une preuve de détermination. Ce récit biaise le jugement en faveur de la continuité.

Admettre qu’une décision antérieure était mauvaise met à l’épreuve l’image de sa propre cohérence. La dissonance cognitive qui en résulte pousse à rationaliser la poursuite de l’engagement plutôt qu’à reconnaître l’erreur. Les porteurs de projet ou les décideurs directement responsables de l’investissement initial se trouvent ainsi particulièrement exposés : plus une décision a été prise de façon autonome, plus il est difficile de la remettre en question.

Un biais proprement humain

Une étude d’Arkes et Ayton (1999) pose une question dérangeante : des rats et des pigeons soumis à des protocoles équivalents abandonnent les comportements non récompensés bien plus facilement que les humains⁴. Ils ne semblent pas souffrir du biais des coûts irrécupérables.

L’interprétation la plus répandue lie ce phénomène à notre capacité de représentation symbolique. Nous construisons des récits sur nos investissements, « j’ai tout misé sur ce projet », « j’ai sacrifié des années pour ça », et c’est ce récit, plus que l’investissement lui-même, qui nous retient. Les animaux n’élaborent pas ce type de narration : ils évaluent la situation présente sans le poids de l’histoire.

Le biais des coûts irrécupérables n’est donc pas un simple défaut de raisonnement. C’est le revers de notre capacité à construire des identités narratives stables. Ce qui nous permet de donner du sens à nos choix sur le long terme est aussi ce qui nous piège face aux investissements perdus. La cohérence que nous cherchons à préserver n’est pas celle de nos intérêts réels, mais celle du récit que nous nous racontons sur nous-mêmes.

Un biais qui concernerait davantage les jeunes aux plus âgés

Des recherches menées par JoNell Strough et ses collaborateurs montrent que les adultes plus âgés sont significativement moins sujets à ce biais que les jeunes adultes⁵.

L’hypothèse avancée tient à l’évolution de la perspective temporelle : avec l’âge, le temps restant devient plus important que le temps déjà écoulé, ce qui déplace naturellement l’attention vers les coûts futurs plutôt que vers ce qui a été perdu.

On investit moins dans l’idée de récupérer ce qui est perdu lorsqu’on perçoit clairement que le temps disponible a plus de valeur que la cohérence du passé.

Comment limiter l’influence de ce biais

Déplacer la question est souvent la démarche la plus utile. Plutôt que de se demander si l’on a assez investi pour arrêter, reformuler ainsi : « Si je n’avais encore rien engagé, prendrais-je cette décision aujourd’hui ? » aide à évaluer la situation sur la base de ses perspectives actuelles plutôt que de son historique.

Établir des critères d’arrêt avant de démarrer un projet permet d’objectiver les décisions futures. Définir en amont des seuils de performance, des échéances et des budgets limite l’influence des émotions dans les moments où elles sont les plus fortes. Des indicateurs mesurables fixés à froid donnent une base pour décider si un projet mérite d’être poursuivi ou interrompu, sans avoir à trancher sous la pression de l’investissement déjà consenti.

Séparer les décisions passées des choix futurs revient à se concentrer uniquement sur les coûts et bénéfices à venir. Les ressources déjà engagées appartiennent à l’histoire et ne modifient pas les options disponibles aujourd’hui. Considérer le coût d’opportunité, c’est-à-dire ce à quoi l’on renonce en continuant, aide à remettre en perspective la valeur réelle de la poursuite. Chaque heure ou chaque euro consacré à un projet inadapté est une ressource qui ne peut pas être allouée ailleurs.

Adopter la perspective d’un tiers. Se demander ce que l’on conseillerait à un ami dans la même situation révèle souvent la décision rationnelle que l’implication émotionnelle masque. Un regard extérieur, moins chargé par les décisions passées, évalue plus aisément les alternatives disponibles. Transformer les abandons en expériences formatives plutôt qu’en échecs réduit par ailleurs la pression liée à l’image de soi, et allège la résistance psychologique à reconnaître qu’une orientation initiale était mal calibrée.


Références scientifiques

  • ¹ Thaler, R. (1980). Toward a positive theory of consumer choice. Journal of Economic Behavior & Organization, 1(1), 39–60.
  • ² Arkes, H. R., & Blumer, C. (1985). The psychology of sunk cost. Organizational Behavior and Human Decision Processes, 35(1), 124–140.
  • ³ Kahneman, D., & Tversky, A. (1979). Prospect theory: An analysis of decision under risk. Econometrica, 47(2), 263–291.
  • ⁴ Arkes, H. R., & Ayton, P. (1999). The sunk cost and Concorde effects: Are humans less rational than lower animals? Psychological Bulletin, 125(5), 591–600.
  • ⁵ Strough, J., Mehta, C. M., McFall, J. P., & Schuller, K. L. (2008). Are older adults less subject to the sunk-cost fallacy than younger adults? Psychological Science, 19(7), 650–652.
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