Solomon Asch
Solomon Asch (1907-1996) est un psychologue américain né à Varsovie, l’un des pionniers de la psychologie sociale. On lui doit l’expérience sur le conformisme, celle des lignes, où des étudiants en viennent à nier ce que leurs yeux leur montrent pour se ranger derrière un groupe qui se trompe. Derrière ce dispositif, une question l’a suivi toute sa vie : jusqu’où ce que les autres affirment déforme-t-il ce que nous percevons ? Enfant, à Varsovie, il avait cru voir baisser le niveau d’un verre de vin qu’un oncle disait réservé au prophète Élie, un soir de Pessah. La scène ne l’a jamais quitté.

Informations biographiques :
Nom : Solomon Asch (Solomon Eliot Asch)
Naissance : 14 septembre 1907, Varsovie (alors sous domination russe)
Décès : 20 février 1996, Haverford (Pennsylvanie, États-Unis), à 88 ans
Nationalité : Américaine (né à Varsovie, émigré aux États-Unis en 1920)
Professions : Psychologue, spécialiste de la psychologie sociale, professeur d’université
Formation : City College de New York, université Columbia (doctorat, 1932)
Institution ; Swarthmore College, université de Pennsylvanie, université Rutgers (également Harvard et le MIT)
Distinctions ; Bourse Guggenheim, William James Fellow Award, prix de l’American Psychological Association pour une contribution scientifique remarquable (1967), membre de l’Académie américaine des arts et des sciences
Théories/Concepts clés :
Conformisme et pression du groupe, expérience des lignes,
Influence sociale normative,
Formation d’impression,
Traits centraux (l’effet « chaleureux / froid »),
Effet de primauté,
Psychologie sociale d’inspiration gestaltiste.
De Varsovie à New York
Né à Varsovie le 14 septembre 1907, Asch arrive à New York avec sa famille en 1920. Il a treize ans et ne parle pas un mot d’anglais. Il l’apprend seul, à Manhattan, accroché aux romans de Dickens.
Le City College de New York lui donne son premier diplôme en 1928. Il file ensuite à Columbia, master en 1930, thèse en 1932. Ses professeurs repèrent sa façon de raisonner sur l’esprit humain et le poussent vers la recherche.
Les années 1930 lui offrent un terrain d’observation peu réjouissant : la montée des propagandes fascistes en Europe. Asch s’y penche et constate une chose simple. Les gens qui ont peur, et qui manquent d’informations, avalent les mensonges les mieux tournés.
La Gestalt, une manière de regarder
À Columbia, il rencontre Max Wertheimer, l’un des fondateurs de la psychologie de la forme. La leçon qu’il en tire traversera toute la suite de son travail : un détail ne veut rien dire seul, il prend son sens dans l’ensemble où il se trouve.
Face au béhaviorisme qui régnait alors et ramenait la conduite à des réflexes, l’idée avait de quoi séduire un jeune chercheur.
En 1943, à la mort de Wertheimer, Asch reprend son poste à la New School for Social Research. Puis il rejoint Swarthmore College, où travaille aussi Wolfgang Köhler, qu’il admirait.
Ses recherches de 1946 sur la formation d’impression sortent de là. Il y montre qu’un seul mot déplace toute la perception : présentez quelqu’un comme « chaleureux » plutôt que « froid », et l’image entière bascule. Le trait ne s’ajoute pas aux autres, il les teinte.
L’expérience d’Ash sur le conformisme
En 1951, dans son laboratoire de Swarthmore, Asch met au point la démonstration qui fera sa renommée. Il réunit des groupes de sept à neuf étudiants de 17 à 25 ans, pour ce qu’il présente comme un test de vue. Un seul participant ignore la règle du jeu ; les autres sont des complices. Le sujet non averti, qu’Asch appelle le « naïf », répond en avant-dernier, une fois la majorité passée.
Le matériel tient sur des cartons. À gauche, une ligne. À droite, trois autres, dont une seule a la même longueur, l’écart avec les deux fausses dépassant les cinq centimètres. Impossible de se tromper quand on est seul : le taux d’erreur frôle alors le zéro. Sur les six premiers passages, les complices disent vrai. À partir du septième, ils donnent tous la même réponse fausse. Le naïf entend cinq ou six personnes énoncer calmement une absurdité avant de devoir parler.
Le résultat a de quoi surprendre. Près de 37 % des réponses des naïfs suivent l’erreur du groupe, 36,8 % pour être exact, et trois sujets sur quatre y cèdent au moins une fois. Dans le groupe témoin, sans pression, on retombe à 0,0045 % d’erreur. Interrogés ensuite, quelques-uns admettent avoir vu juste et s’être tus pour ne pas détonner. D’autres, plus troublants, avaient fini par se méfier de leurs propres yeux.
Asch a poussé plus loin en changeant les règles. Une variante retient l’attention, celle de l’allié. Il suffit d’un complice chargé, lui, de dire la vérité, pour que la conformité s’effondre autour de 5 %. Un seul dissident casse le bloc, même s’il propose une troisième réponse, fausse elle aussi mais différente. L’unanimité pèse donc bien plus lourd que le nombre.
Le professeur de Stanley Milgram
Asch enseigne près de vingt ans à Swarthmore. En 1952, il publie Social Psychology, un manuel qui s’installe pour longtemps dans les amphis. Suivront le MIT, l’université Rutgers de 1966 à 1972, puis l’université de Pennsylvanie jusqu’en 1979. Lors d’un passage à Harvard, il dirige la thèse d’un étudiant nommé Stanley Milgram.
On connaît la suite : Milgram reprendra la question de l’influence pour la porter vers l’obéissance à l’autorité, avec les expériences que l’on sait. Le dispositif du disciple doit beaucoup à celui du maître.
Serge Moscovici, plus tard, prendra le problème par l’autre bout. Non plus comment le groupe plie l’individu, mais comment une minorité têtue finit par déplacer la majorité. Le conformisme et l’influence des minorités sont depuis les deux versants d’un même relief.
Dernières années de Solomon Ash
Les distinctions arrivent tard. Bourse Guggenheim, William James Fellow Award, et en 1967 le prix de l’American Psychological Association pour une contribution scientifique remarquable. Asch entre aussi à l’Académie américaine des arts et des sciences.
Il meurt chez lui, à Haverford, en Pennsylvanie, le 20 février 1996, à 88 ans. Sa femme Florence lui survit ; leur fils Peter, économiste, était parti six ans plus tôt.
| Année | Repère |
|---|---|
| 1907 | Naissance à Varsovie |
| 1920 | Émigration à New York |
| 1928 | Diplôme du City College de New York |
| 1932 | Doctorat à l’université Columbia |
| 1946 | Travaux sur la formation d’impression |
| 1951 | Expérience sur le conformisme |
| 1952 | Publication de Social Psychology |
| 1967 | Prix de l’APA pour contribution scientifique |
| 1996 | Mort à Haverford, Pennsylvanie |
Il restera de lui une intuition, née un soir de Pessah devant un verre de vin : ce que nous voyons ne se détache jamais tout à fait de ce que les autres nous disent d’y voir.
Références
- 1. Naissance (14 septembre 1907, Varsovie), émigration aux États-Unis en 1920 et cursus universitaire. Klein, O., « Asch Solomon (1907-1996) », Encyclopædia Universalis [en ligne].
- 2. Anecdote du verre d’Élie au Séder de Pessah et éveil de son intérêt pour la perception et la persuasion. Dziak, M., « Solomon Asch (psychologist) », Research Starters, EBSCO, 2024.
- 3. Apprentissage de l’anglais dans les romans de Dickens, diplôme du City College de New York (1928), master (1930) et doctorat (1932) à Columbia. Dziak, M., ibid.
- 4. Études sur la propagande et son emprise dans les années 1930. Dziak, M., ibid.
- 5. Rencontre avec Max Wertheimer, ancrage gestaltiste, remplacement de Wertheimer à la New School for Social Research en 1943, arrivée à Swarthmore et collaboration avec Wolfgang Köhler. Klein, O., op. cit.
- 6. Travaux de 1946 sur la formation d’impression et l’effet des traits centraux (« chaleureux » / « froid »). Asch, S. E., « Forming impressions of personality », Journal of Abnormal and Social Psychology, vol. 41, no 3, 1946, p. 258-290.
- 7. Protocole de l’expérience sur le conformisme et résultats (près de 37 % d’alignement, 75 % au moins une fois, 0,0045 % dans le groupe témoin). Asch, S. E., « Effects of group pressure upon the modification and distortion of judgments », in H. Guetzkow (dir.), Groups, Leadership and Men, Pittsburgh, Carnegie Press, 1951, p. 177-190 ; Asch, S. E., « Opinions and Social Pressure », Scientific American, vol. 193, no 5, 1955, p. 31-35.
- 8. Variantes (taille du groupe, effet de l’allié faisant chuter la conformité, poids de l’unanimité). Asch, S. E., « Studies of independence and conformity: I. A minority of one against a unanimous majority », Psychological Monographs: General and Applied, vol. 70, no 9, 1956, p. 1-70.
- 9. Publication de Social Psychology en 1952. Asch, S. E., Social Psychology, New York, Prentice-Hall, 1952.
- 10. Carrière (Swarthmore, MIT, Rutgers de 1966 à 1972, université de Pennsylvanie de 1972 à 1979), direction de la thèse de Stanley Milgram à Harvard et filiation vers ses travaux sur l’obéissance ; prolongement par Serge Moscovici sur l’influence des minorités. Klein, O., op. cit.
- 11. Distinctions (bourse Guggenheim, William James Fellow Award, prix de l’American Psychological Association en 1967, Académie américaine des arts et des sciences). Solomon Asch, notices d’autorité et distinctions, Encyclopædia Britannica [en ligne].
- 12. Décès à Haverford (Pennsylvanie) le 20 février 1996, à 88 ans ; survie de son épouse Florence, décès antérieur de son fils Peter. Stout, D., « Solomon Asch Is Dead at 88; A Leading Social Psychologist », The New York Times, 29 février 1996.
- 13. Portée de l’œuvre et réception ultérieure. Rock, I. (dir.), The Legacy of Solomon Asch: Essays in Cognition and Social Psychology, Hillsdale (NJ), Lawrence Erlbaum, 1990.
