Serge Moscovici

Serge Moscovici (1925-2014) figure parmi les fondateurs de la psychologie sociale européenne. Réfugié roumain arrivé en France après la Seconde Guerre mondiale, il a bâti plusieurs cadres théoriques qui éclairent la façon dont les groupes humains construisent leurs croyances, diffusent les idées et s’influencent les uns les autres. Ses travaux sur les représentations sociales, les minorités actives et la polarisation de groupe nourrissent encore l’analyse des mécanismes collectifs qui sous-tendent nos jugements et nos biais cognitifs.

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Srul Herș Moscovici naît le 14 juin 1925 à Brăila, port roumain situé sur le Danube, dans une famille juive¹. Exclu du lycée de Bucarest en 1938 par les lois antisémites, il échappe au pogrom de janvier 1941 puis subit le travail forcé jusqu’à l’arrivée de l’armée soviétique, en août 1944¹. Pendant la guerre, il apprend le français en lisant les auteurs classiques et fréquente Isidor Goldstein, futur Isidore Isou, avec qui il fonde fin 1944 la revue d’art et de littérature Da, rapidement interdite par la censure. Au cœur de ces années d’exil, il prend la résolution de devenir « un homme d’étude », ligne directrice de tout son parcours. Il quitte la Roumanie en 1947 et entre en France l’année suivante, à vingt-deux ans, avec le statut de réfugié.

Une carrière entre Paris et New York

À Paris, Moscovici obtient une licence de psychologie en 1949, puis le diplôme de l’Institut de psychologie en 1950. Grâce à une bourse réservée aux réfugiés, il poursuit ses recherches à la Sorbonne et soutient en 1961 une thèse dirigée par Daniel Lagache, consacrée à la représentation sociale de la psychanalyse². Il se forme en parallèle à l’histoire des sciences auprès d’Alexandre Koyré. En 1965, il fonde à l’École pratique des hautes études le groupe qui deviendra le Laboratoire de psychologie sociale de l’EHESS, où se forme toute une génération de chercheurs. En 1976, il crée à la Maison des sciences de l’homme le Laboratoire européen de psychologie sociale, l’un des premiers réseaux de recherche du continent¹. Professeur invité à la New School for Social Research de New York, à Cambridge et à Genève, il préside de 1974 à 1980 le comité de psychologie sociale transnationale du Social Science Research Council. Marié à la sociologue et psychanalyste Marie Bromberg, il est le père de l’homme politique Pierre Moscovici. Il meurt le 15 novembre 2014 à Paris et repose au cimetière du Montparnasse.

Plusieurs cadres théoriques résument son influence sur la discipline, parmi lesquels les représentations sociales, l’influence des minorités et la polarisation de groupe.

La théorie des représentations sociales

Formulée dès 1961 dans sa thèse, la théorie des représentations sociales décrit comment un savoir spécialisé, en l’occurrence la psychanalyse, se transforme en connaissance partagée par le sens commun². Pour Moscovici, une part grandissante de ce que nous tenons pour vrai nous parvient par l’intermédiaire d’autrui, sans possibilité de vérification directe¹. Les groupes élaborent des images, des catégories et des explications qui rendent familier ce qui ne l’était pas et qui orientent ensuite la perception. Une représentation sociale agit comme un système de pensée collectif : elle fournit aux individus des repères tout prêts pour interpréter la réalité, au risque de figer certaines croyances. L’approche a essaimé au-delà de la psychologie sociale, vers les sciences de l’éducation et de la santé¹.

L’influence des minorités actives

Avec la Psychologie des minorités actives (1979), Moscovici déplace le regard porté sur l’influence sociale³. Les études antérieures insistaient sur la pression du nombre et la conformité ; il met en évidence qu’une minorité cohérente et constante peut, à terme, infléchir l’opinion de la majorité. L’influence d’une minorité tient à la constance avec laquelle elle exprime ses convictions, davantage qu’à son autorité ou à son nombre. L’expérience de perception des couleurs menée avec ses collègues en 1969, où une minorité décrivant des diapositives bleues comme vertes finit par modifier les réponses du groupe, fournit la base expérimentale du modèle⁴.

La polarisation de groupe

Avec Marisa Zavalloni, Moscovici décrit en 1969 le phénomène de polarisation de groupe : après une discussion collective, les positions individuelles se renforcent dans le sens déjà dominant au lieu de se modérer⁵. La délibération en groupe accentue les inclinations de départ plutôt qu’elle ne les tempère, ce qui éclaire des dynamiques actuelles comme le renforcement mutuel des opinions au sein d’une chambre d’écho.

Parallèlement à la psychologie sociale, Moscovici développe une réflexion sur le rapport des sociétés à la nature. Sa trilogie, publiée entre 1968 et 1974, marque la génération issue de Mai 68 et fait de lui un inspirateur de l’écologie politique française¹. Il refuse la frontière tracée entre nature et culture et soutient que la nature possède une histoire indissociable de celle des humains. Il s’engage un temps aux côtés du mouvement écologiste avant de revenir à la recherche académique au début des années 1980.

Les recherches de Moscovici portent sur le versant collectif de la cognition, là où les biais individuels rencontrent les dynamiques de groupe. Son analyse des représentations partagées aide à comprendre pourquoi une croyance se diffuse et se maintient, parfois contre les faits. 

Le phénomène rejoint l’effet de faux consensus, la tendance à surestimer le partage de nos propres opinions. Ses ouvrages de synthèse, de L’Âge des foules⁶ à La Machine à faire des dieux⁷, prolongent une interrogation sur les croyances collectives.

En reliant la psychologie individuelle aux processus de groupe, son œuvre complète les modèles centrés sur le seul individu et s’inscrit dans l’étude des biais cognitifs d’origine sociale.

AnnéeOuvrageApport
1961La Psychanalyse, son image et son publicFondation de la théorie des représentations sociales
1968Essai sur l’histoire humaine de la natureRéflexion sur le rapport des sociétés à la nature
1972La Société contre natureJalon de l’écologie politique
1979Psychologie des minorités activesModèle de l’influence minoritaire
1981L’Âge des foulesTraité historique de psychologie des masses
1988La Machine à faire des dieuxCritique de la sociologie du fait religieux

Commandeur de la Légion d’honneur, docteur honoris causa de nombreuses universités européennes et américaines, Moscovici a reçu plusieurs prix scientifiques au fil de sa carrière. 

Le prix Balzan de psychologie sociale lui est décerné en 2003, en reconnaissance du renouvellement qu’il a apporté aux méthodes et aux orientations de la discipline¹. 

Le prix Wundt-James lui revient en 2007, suivi du prix Nonino en 2010.

  1. Kalampalikis, N. (dir.) (2019). Serge Moscovici : Psychologie des représentations sociales. Textes rares et inédits. Paris, Éditions des archives contemporaines.
  2. Moscovici, S. (1961). La Psychanalyse, son image et son public. Paris, Presses universitaires de France.
  3. Moscovici, S. (1979). Psychologie des minorités actives. Paris, Presses universitaires de France.
  4. Moscovici, S., Lage, E., & Naffrechoux, M. (1969). Influence of a consistent minority on the responses of a majority in a color perception task. Sociometry, 32(4), 365-380.
  5. Moscovici, S., & Zavalloni, M. (1969). The group as a polarizer of attitudes. Journal of Personality and Social Psychology, 12(2), 125-135.
  6. Moscovici, S. (1981). L’Âge des foules. Un traité historique de psychologie des masses. Paris, Fayard.
  7. Moscovici, S. (1988). La Machine à faire des dieux. Paris, Fayard.
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