Définition du biais de désirabilité sociale
Le biais de désirabilité sociale désigne la tendance d’un individu à se présenter sous un jour favorable en conformité avec les normes sociales en vigueur.
Plutôt que d’exprimer ses opinions ou comportements réels, la personne ajuste, consciemment ou non, ses réponses pour correspondre à ce qui est perçu comme socialement acceptable¹.
Qu’est-ce que la désirabilité sociale ?
Le terme « désirabilité sociale » recouvre deux réalités distinctes mais liées². D’une part, il renvoie à l’adéquation des pensées, des croyances et des comportements d’une personne avec les normes d’un contexte social ou culturel donné. Sont considérées comme socialement désirables les attitudes et les conduites conformes à ce que les individus doivent penser ou faire pour être appréciés dans un groupe. D’autre part, le terme décrit la tendance des individus à fournir des réponses socialement désirables lorsqu’ils participent à des enquêtes ou des tests de personnalité².
Le biais de désirabilité sociale se manifeste alors par une préférence pour des réponses conformes aux attentes perçues, au détriment d’une expression sincère. Les conséquences en recherche sont directes : la validité des conclusions tirées à partir des réponses des participants s’en trouve réduite¹, ³.
Il faut distinguer ce biais de la simple politesse ou du tact relationnel. La désirabilité sociale opère à un niveau plus profond : elle modifie la représentation que la personne donne d’elle-même, parfois sans en avoir pleinement conscience. En situation d’entretien d’embauche, par exemple, un candidat pourra spontanément minimiser ses faiblesses et amplifier ses compétences, non par volonté de mentir, mais parce que le contexte active cette tendance à se conformer à une image idéalisée⁴.
Autoduperie et hétéroduperie – Les deux formes du biais
La recherche distingue deux mécanismes distincts dans la production de réponses socialement désirables : l’autoduperie et l’hétéroduperie⁷, ⁸.
L’autoduperie (self-deception) correspond à une forme d’auto-illusion. La personne se décrit de manière biaisée positivement, tout en étant convaincue de la sincérité de ses réponses. Elle ne cherche pas délibérément à tromper autrui ; elle entretient une vision embelllie d’elle-même qui oriente ses réponses sans qu’elle en ait forcément conscience. Selon Tournois, Mesnil et Kop (2000), l’autoduperie contribue à l’adaptation et à l’équilibre psychologique général, en soutenant l’estime de soi et le sentiment d’auto-efficacité⁸.
L’hétéroduperie (impression management) relève d’une démarche plus délibérée. L’individu modifie sciemment ses réponses ou son comportement pour projeter une image favorable auprès d’autrui. La motivation n’est plus de se plaire à soi-même, mais de plaire aux autres, obtenir un emploi, éviter un jugement négatif, s’intégrer à un groupe. Mark R. Leary (2001) a montré que cette gestion des impressions peut aussi servir des objectifs stratégiques, comme rehausser son image publique ou atteindre des buts professionnels⁹.
La distinction entre ces deux formes n’est pas toujours nette dans la pratique. Un même individu peut combiner autoduperie et hétéroduperie selon les contextes.
Exemples du biais de désirabilité sociale
En recherche scientifique, les questionnaires portant sur des sujets sensibles, consommation d’alcool, opinions politiques, préjugés, comportements sexuels, sont particulièrement exposés. Un participant interrogé sur ses habitudes de consommation d’alcool aura tendance à minimiser sa consommation réelle par crainte d’être jugé¹. Dans une enquête française réalisée entre 2014 et 2016, 12 % des personnes interrogées déclaraient avoir entendu parler d’une prestation sociale fictive, inventée par les chercheurs. Les analystes y ont vu une manifestation du « paradoxe de l’expert », plus marquée chez les individus à fort capital scolaire¹⁰.
En entretien d’embauche, le biais intervient de façon quasi systématique. Les candidats présentent une version idéalisée de leur parcours et de leurs compétences, et les recruteurs en ont conscience sans toujours disposer des outils pour évaluer l’écart entre le discours et la réalité⁴.
Dans les sondages d’opinion, la présence d’un enquêteur augmente la probabilité de réponses socialement désirables par rapport à un questionnaire auto-administré. Les travaux de Holbrook et Krosnick (2010) et de Tourangeau et Yan (2007) ont établi que le degré d’anonymat module directement l’intensité du biais¹⁰.
Au quotidien, la désirabilité sociale intervient également dans les relations interpersonnelles. Lors d’un dîner entre amis, une personne pourra taire une opinion qu’elle sait minoritaire ou impopulaire dans le groupe, non par conviction mais par souci de maintenir l’harmonie relationnelle. Le biais de faux consensus, la tendance à croire que nos opinions sont partagées par la majorité, peut d’ailleurs renforcer la pression à se conformer.
Conséquences du biais de désirabilité sociale
Sur le plan scientifique, les données recueillies par questionnaires auto-rapportés présentent un risque de distorsion systématique. Plusieurs chercheurs recommandent de combiner ces questionnaires avec d’autres méthodes de collecte, observation directe, mesures physiologiques, techniques projectives, pour limiter l’impact du biais⁴. L’étude de Smeding, Dompnier et Quinton (2018), menée par simulations de Monte Carlo, a d’ailleurs montré que le biais de réponses socialement désirables peut affecter la validité prédictive des inventaires de personnalité de façon plus marquée que ne le suggéraient des travaux antérieurs¹¹.
Sur le plan individuel, la désirabilité sociale peut entraver la connaissance de soi. Une personne qui se conforme systématiquement aux attentes perçues finit par estomper la frontière entre son image sociale et son identité réelle. L’effet Barnum, cette tendance à se reconnaître dans des descriptions vagues de la personnalité, peut d’ailleurs interagir avec la désirabilité sociale : l’individu valide des traits qui lui semblent socialement valorisants, indépendamment de leur pertinence réelle.
Mesurer le biais de désirabilité sociale
Plusieurs instruments psychométriques ont été développés pour quantifier la tendance à répondre de façon socialement désirable. Le tableau ci-dessous présente les principaux outils utilisés en recherche.
| Échelle | Auteur(s) | Année | Caractéristiques |
|---|---|---|---|
| Marlowe-Crowne Social Desirability Scale | Douglas P. Crowne et David Marlowe | 1960 | 33 items, mesure unidimensionnelle de la désirabilité sociale |
| Balanced Inventory of Desirable Responding (BIDR) | Delroy L. Paulhus | 1984 (révisé 1991) | 40 items répartis en deux sous-échelles : autoduperie et hétéroduperie |
| Version abrégée transculturelle du BIDR | D’Amours-Raymond et Frenette | 2011 | Adaptation francophone abrégée du BIDR |
| Social Desirability–Gamma Short Scale (KSE-G) | Nießen, Partsch, Kemper et Rammstedt | 2019 | 6 items, mesure l’exagération des qualités positives et la minimisation des caractéristiques négatives¹² |
Le BIDR de Paulhus reste l’instrument le plus utilisé dans la littérature. Ses deux sous-échelles permettent de distinguer la part d’autoduperie et d’hétéroduperie dans les réponses d’un participant, offrant ainsi un diagnostic plus fin que les outils unidimensionnels⁷. Les variantes francophones de Cournoyer et Sabourin (1991) et la version abrégée de D’Amours-Raymond et Frenette (2011) facilitent son utilisation dans les recherches menées en français¹³.
Plus le score obtenu à ces échelles est élevé, plus il est probable que le répondant ait orienté ses réponses dans un sens socialement désirable. Les chercheurs peuvent alors intégrer ce score comme variable de contrôle dans leurs analyses statistiques, afin de corriger partiellement l’influence du biais sur les autres mesures¹².
La découverte du biais de désirabilité sociale en 1939 (Starke R. Hathaway et J. C. McKinley)
Les premières recherches sur la désirabilité sociale remontent aux travaux menés autour du Minnesota Multiphasic Personality Inventory (MMPI), un test psychométrique développé en 1939 par Starke R. Hathaway et J. C. McKinley à l’Université du Minnesota⁵. En étudiant les réponses des sujets à cet inventaire de personnalité, les chercheurs ont constaté que certaines réponses reflétaient davantage le souci de paraître « normal » que la réalité psychologique du répondant.
Le concept apparaît formellement dans la littérature scientifique en 1953, sous la plume des psychologues Allen L. Edwards et Paul Horst⁵. Dans un article consacré à la méthodologie Q, ils identifient la désirabilité sociale comme une variable contaminant les réponses aux inventaires de personnalité. En 1965, Jean-Marie Lemaine publie dans L’Année psychologique une synthèse de dix ans de recherche sur le sujet, consolidant l’intérêt de la communauté scientifique francophone pour ce phénomène⁶.
Par la suite, le psychologue Delroy L. Paulhus a considérablement enrichi la compréhension du phénomène. En 1984, il développe le Balanced Inventory of Desirable Responding (BIDR), un outil qui reste aujourd’hui parmi les instruments de référence pour mesurer la désirabilité sociale⁷. Ses travaux ont permis de préciser les mécanismes sous-jacents au biais et d’en affiner la mesure.
Différences entre désirabilité sociale et utilité sociale
Les travaux de Jean-Léon Beauvois (1995, 2003) ont mis en lumière une distinction entre deux registres de la valeur attribuée aux individus dans un contexte social¹⁴. La désirabilité sociale renvoie à la valeur affective d’une personne, est-elle chaleureuse, agréable, aimable ?, tandis que l’utilité sociale renvoie à sa valeur « marchande », est-elle efficace, ambitieuse, productive ?
Beauvois et Dubois (2005) ont montré que les adjectifs de personnalité communiquent simultanément ces deux dimensions. Un individu peut être perçu comme socialement désirable (sympathique, bienveillant) sans être jugé socialement utile (performant, déterminé), et inversement¹⁴. La désirabilité sociale, au sens du biais, tend à pousser les individus vers la conformité sur ces deux registres à la fois, selon le contexte dans lequel ils se trouvent.
Cette distinction éclaire aussi les limites de la désirabilité sociale comme concept unifié. La désirabilité individuelle, ce qu’une personne souhaite pour elle-même, en fonction de son histoire et de ses motivations propres, ne coïncide pas toujours avec la désirabilité sociale. Certains comportements valorisés par le groupe (aider autrui, faire preuve de politesse) peuvent ne pas correspondre aux aspirations personnelles d’un individu¹⁴.
Références scientifiques
- ¹ Chung, J. et Monroe, G. S. (2003). Exploring social desirability bias. Journal of Business Ethics, 44(4), 291-302.
- ² Paulhus, D. L. (2002). Socially desirable responding: the evolution of a construct. Dans H. Braun, D. N. Jackson et D. E. Wiley (dir.), The Role of Constructs in Psychological and Educational Measurement (pp. 67-88). Erlbaum.
- ³ Zerbe, W. J. et Paulhus, D. L. (1987). Socially Desirable Responding in Organizational Behavior: A Reconception. Academy of Management Review, 12(2), 250-264.
- ⁴ Wasylkiw, L. (2007). Social Desirability Bias. Dans R. F. Baumeister et K. D. Vohs (dir.), Encyclopedia of Social Psychology. Sage Publications.
- ⁵ Edwards, A. L. et Horst, P. (1953). Social desirability as a variable in Q technique studies. Educational and Psychological Measurement, 13(4), 620-625.
- ⁶ Lemaine, J.-M. (1965). Dix ans de recherche sur la désirabilité sociale. L’Année psychologique, 65(1), 117-130.
- ⁷ Paulhus, D. L. (1984). Two-component models of socially desirable responding. Journal of Personality and Social Psychology, 46(3), 598-609.
- ⁸ Tournois, J., Mesnil, F. et Kop, J.-L. (2000). Autoduperie et hétéroduperie : un instrument de mesure de la désirabilité sociale. Revue européenne de psychologie appliquée, 50(3), 219-233.
- ⁹ Leary, M. R. (2001). Psychology of Impression Management. Dans N. J. Smelser et P. B. Baltes (dir.), International Encyclopedia of the Social & Behavioral Sciences. Pergamon Press.
- ¹⁰ Papuchon, A. (2018). Ce qu’Alis nous dit de ses amis. L’effet de désirabilité sociale et sa variabilité au prisme de questions portant sur une prestation sociale fictive. Bulletin de Méthodologie Sociologique, 137-138(1), 120-139.
- ¹¹ Smeding, A., Dompnier, B. et Quinton, J.-C. (2018). Exploration théorique de l’impact du biais de désirabilité sociale sur la validité prédictive des inventaires de personnalité via des simulations de Monte Carlo. Communication présentée au Congrès International de Psychologie Sociale en Langue Française, Louvain-la-Neuve.
- ¹² Nießen, D., Partsch, M. V., Kemper, C. J. et Rammstedt, B. (2019). An English-Language Adaptation of the Social Desirability–Gamma Short Scale (KSE-G). Measurement Instruments for the Social Sciences, 2, 1-10.
- ¹³ D’Amours-Raymond, J. et Frenette, E. (2011). Version abrégée transculturelle du Balanced Inventory of Desirable Responding (BIDR). Communication scientifique.
- ¹⁴ Beauvois, J.-L. (1995). La connaissance des utilités sociales. Psychologie française, 40(4), 375-387. Voir aussi : Cambon, L. (2006). Désirabilité sociale et utilité sociale, deux dimensions de la valeur communiquée par les adjectifs de personnalité. Revue internationale de psychologie sociale, 3(3-4), 125-151.




