L’effet rebond constitue l’un des phénomènes les plus paradoxaux de notre époque. Alors que nous multiplions les innovations technologiques pour réduire notre consommation d’énergie, cette dernière continue d’augmenter. Ce mécanisme psychologique et économique révèle que l’amélioration de l’efficacité énergétique peut conduire, contrairement aux attentes, à une hausse de la consommation totale plutôt qu’à sa diminution.
Définition précise de l’effet rebond
L’effet rebond désigne l’augmentation de consommation liée à la réduction des limites à l’utilisation d’une technologie. Ces limites peuvent être monétaires, temporelles, sociales, physiques ou organisationnelles¹. Le phénomène se manifeste lorsque les économies d’énergie initialement prévues par l’utilisation d’une nouvelle technologie sont partiellement ou complètement compensées suite à une adaptation du comportement².
La formule de calcul de l’effet rebond s’exprime ainsi :
Effet rebond (%) = 1 - (économies réalisées / économies prévues)
Par exemple, si une technologie devait permettre d’économiser 100 kWh mais n’en économise finalement que 60 kWh, l’effet rebond s’élève à 40 %.
Les 3 différents types d’effet rebond
Les recherches distinguent trois catégories principales d’effet rebond :
- L’effet rebond direct se produit quand l’amélioration de l’efficacité énergétique d’un produit en fait baisser le coût d’usage, entraînant une consommation accrue. Une voiture plus économe en carburant incite son propriétaire à parcourir davantage de kilomètres.
- L’effet rebond indirect survient lorsque les économies financières réalisées grâce à une moindre consommation d’énergie sont réinvesties dans l’achat d’autres biens ou services consommateurs d’énergie. Les économies sur les factures de chauffage permettent de financer un voyage en avion.
- L’effet rebond macroéconomique résulte de deux mécanismes. D’une part, la baisse de la demande totale d’énergie conduit à une diminution de son prix, stimulant les secteurs fortement consommateurs. D’autre part, l’amélioration de l’efficacité énergétique génère de la croissance économique, augmentant la consommation globale d’énergie³.
Les origines historiques du paradoxe de Jevons
William Stanley Jevons et la machine à vapeur
La première description de l’effet rebond remonte à 1865 avec les travaux de l’économiste britannique William Stanley Jevons. Dans son ouvrage « The Coal Question », il observe que la consommation anglaise de charbon a fortement augmenté après l’introduction de la machine à vapeur de James Watt, pourtant bien plus efficace que les modèles précédents⁴.
Les innovations de Watt ont rendu le charbon plus rentable, conduisant à la généralisation de sa machine à vapeur dans les manufactures. Plutôt que de réduire la consommation totale de charbon, les améliorations technologiques ont conduit à l’accroître. Entre 1830 et 1863, bien que la consommation de charbon par unité de fer produite ait diminué de deux tiers, la quantité totale de charbon consommée a été multipliée par dix⁵.
La modernisation du concept
Il faut attendre les années 1980 pour que le concept soit modernisé par les économistes Daniel Khazzoom et Leonard Brookes. Ils constatent que malgré les améliorations considérables de l’efficacité énergétique des machines consécutives aux chocs pétroliers de 1973 et 1979, la consommation globale d’énergie n’a pas diminué. Ce phénomène est désormais connu sous le nom de postulat de Khazzoom-Brookes⁶.
Exemples d’effet rebond dans différents secteurs
Le secteur des transports
Le transport routier illustre parfaitement l’effet rebond. Les progrès techniques ont permis d’améliorer progressivement le rendement des moteurs thermiques, hybrides et électriques. Parallèlement, la construction de nouvelles infrastructures routières a réduit les temps de trajet et limité les embouteillages.
Malgré ces améliorations, les émissions de CO₂ liées au transport ont augmenté de 25 % entre 1990 et 2005 dans l’Union européenne⁷. Cette hausse s’explique par plusieurs facteurs :
- L’augmentation du nombre de véhicules en circulation,
- L’accroissement de la masse moyenne des véhicules individuels (+25 % entre 1990 et 2007 en France)⁸,
- L’utilisation plus fréquente de la climatisation,
- Un effet de compensation morale incitant à rouler davantage avec un véhicule perçu comme moins polluant.
L’éclairage au Royaume-Uni : un cas d’école
L’évolution de l’éclairage au Royaume-Uni entre 1300 et 2000 constitue un exemple remarquable d’effet rebond sur plusieurs siècles. Les recherches de Roger Fouquet et Peter J.G. Pearson révèlent que :
- L’efficacité de l’éclairage a été multipliée par plus de 700 entre 1800 et 2000,
- Le prix du service d’éclairage a chuté de manière spectaculaire,
- La consommation de lumière par habitant a été multipliée par 6 566 depuis 1800⁹.
Cette augmentation massive s’explique non seulement par l’usage domestique mais aussi par le développement de l’éclairage public des rues et des bâtiments.
Le numérique et la téléphonie mobile
Le secteur numérique offre des exemples frappants d’effet rebond. En Suisse, entre 1990 et 2005, la masse moyenne d’un téléphone mobile a été divisée par 4,4. Durant la même période, la masse totale de tous les téléphones utilisés a été multipliée par 8, le nombre d’utilisateurs ayant augmenté bien plus rapidement que les gains de fabrication¹⁰.
De même, les technologies de stockage et de traitement d’information ont considérablement progressé, réduisant le coût unitaire de traitement. Cependant, la capacité mondiale de traitement de données a augmenté cinq fois plus vite que la croissance économique¹¹.
Mesurer et quantifier l’effet rebond
Bien que difficile à mesurer précisément, l’effet rebond peut éroder au moins la moitié des économies d’énergie attendues de l’amélioration de l’efficacité énergétique¹². Les études montrent que l’effet rebond direct moyen varie généralement entre 10 et 30 % selon les secteurs, mais peut atteindre des niveaux bien plus élevés dans certains cas.
Tableau de classification selon l’ampleur
| Amplitude du rebond | Type d’effet | Description |
|---|---|---|
| < 0 % | Économie supplémentaire | Les économies réalisées dépassent les prévisions |
| 0 % | Aucun rebond | Les économies correspondent aux prévisions |
| 0-100 % | Rebond partiel | Une partie du potentiel d’économie est perdue |
| 100 % | Rebond complet | Totalité du potentiel d’économie perdue |
| > 100 % | Paradoxe de Jevons | La consommation augmente malgré l’efficacité |
Stratégies pour limiter l’effet rebond
Pour contrer l’effet rebond, plusieurs solutions s’appuient sur la modification des comportements :
- La sensibilisation et l’information permettent aux utilisateurs de comprendre l’impact de leurs usages. Le monitoring des consommations d’énergie avant et après des travaux d’isolation constitue un outil efficace pour maintenir la vigilance.
- Les nudges incitent aux comportements éco-responsables de manière simple et non contraignante. Différents nudges peuvent encourager à maintenir une température de consigne à 20°C ou éviter d’ouvrir les fenêtres en période de chauffage.
L’effet rebond questionne fondamentalement notre modèle économique basé sur la croissance. Sa maîtrise nécessite un changement de paradigme où produire mieux serait synonyme de produire moins et consommer moins¹³. Cette transition implique :
- Un changement de comportement des consommateurs via des actions de sensibilisation sur le long terme
- Des politiques publiques radicalement renouvelées et plus volontaristes
- L’intégration systématique du risque d’effet rebond dans l’évaluation des politiques énergétiques
L’effet rebond dans le contexte de la transition écologique
L’effet rebond pose un défi majeur aux stratégies de lutte contre le changement climatique. Les modèles énergétiques et climatiques mondiaux utilisés par des organisations comme le GIEC et l’AIE ne prennent pas suffisamment en compte ces effets¹⁴, risquant de sous-estimer la croissance future de la demande énergétique mondiale.
Le phénomène révèle que l’innovation technologique seule ne peut constituer la solution unique à nos défis environnementaux. Il souligne la nécessité d’associer les progrès techniques à des mesures de régulation de la demande et à des changements structurels de nos modes de consommation.
L’effet rebond nous enseigne que la transition écologique doit également s’appuyer sur la sobriété énergétique et repenser notre rapport aux ressources. Cette prise de conscience rejoint les réflexions sur la dissonance cognitive qui peut expliquer pourquoi nous maintenons des comportements contraires à nos intentions environnementales déclarées.
Références scientifiques et littéraires :
- ¹ Schneider, F. (2003). « L’effet rebond ». Article dans L’Écologiste, vol. 4, n°3.
- ² Sorrel, S., & Dimitropoulos, J. (2008). « The rebound effect: Microeconomic definitions, limitations and extensions ». Ecological Economics, 65, 636-649.
- ³ Brockway, P.E. et al. (2021). « Energy efficiency and economy-wide rebound effects: A review of the evidence and its implications ». Renewable and Sustainable Energy Reviews, 141.
- ⁴ Missemer, A. (2017). Les Économistes et la fin des énergies fossiles (1865-1931). Paris, Classiques Garnier.
- ⁵ Carolan, M. (2015). Cheaponomics: Le coût élevé des produits bon marché. De Boeck Superieur.
- ⁶ Madlener, R., & Alcott, B. (2009). « Energy rebound and economic growth: A review of the main issues and research needs ». Energy, 34, 370-376.
- ⁷ European Environment Agency (2019). « CO2 emissions from cars: facts and figures ».
- ⁸ ADEME (2021). « Evolution de la masse moyenne – véhicules neufs particuliers vendus en France ».
- ⁹ Fouquet, R., & Pearson, P.J.G. (2007). « Seven Centuries of Energy Services: The Price and Use of Light in the United Kingdom (1300-2000) ». Energy Journal, 27(1), 139-177.
- ¹⁰ Schneider, F. (2003). « Exemples d’effets rebond générés par les technologies numériques ». CNRS Ecoinfo.
- ¹¹ Hilbert, M., & López, P. (2011). « The World’s Technological Capacity to Store, Communicate, and Compute Information ». Science, 332(6025), 60-65.
- ¹² Brockway, P.E. et al. (2021). « Energy efficiency and economy-wide rebound effects ». Renewable and Sustainable Energy Reviews, 141.
- ¹³ Court, V. (2021). « La demande énergétique mondiale est sous-estimée ». The Conversation.
- ¹⁴ Jenkins, J., Nordhaus, T., & Shellenberger, M. (2011). « Energy Emergence: Rebound and Backfire as Emergent Phenomena ». Breakthrough Institute.




